Le lendemain, dans la matinée, Victorin arrivait à Marseille. Ayant demandé son chemin, plusieurs fois, à des passants, il descendit les larges belles rues ombragées de platanes, entrevit les allées de Meilhan, se trouva tout à coup sur la Canebière. Là, il eut un éblouissement. La rue, spacieuse comme une place publique, pétillait de soleil, de joie fourmillante, frissonnante, avec ses innombrables passants qui se croisaient, l’éclat de ses somptueux cafés, des riches magasins aux tentes rayées de bleu ou de rouge, palpitantes, pareilles aux grands pavois d’une éternelle fête. Au bout de ce fleuve de gaietés, par-dessus les charrois, les voitures publiques, les automobiles de luxe, blanches ou vert olive, ou jaunes comme le blé, — apparaissait une forêt de mâts, légèrement balancés dans le bleu et l’or du ciel. Au delà, c’était la mer, le chemin vers les pays fabuleux. Le paysan, stupéfait, avait devant lui la Porte de l’Orient, splendide comme un arc de triomphe. Il n’avait jamais vu pareil spectacle. Un peu de mistral soufflait, compagnon du soleil ; il agitait les ombres et les resplendissements des tentes, au-dessus des trottoirs échauffés. Victorin fut ébloui par la souveraine beauté de la capitale provençale. C’est donc là qu’il pourrait vivre, et dans l’amour ! N’est-ce pas M. Augias qui lui avait dépeint, sous de si noires couleurs, l’existence des villes ?
Il avisa un gardien de la paix :
— Pardon, excuse ; la rue Vieille, s’il vous plaît ?
L’agent expliqua :
— Descendez la Canebière. Arrivé au bout, tournez à droite, suivez le quai jusqu’à la place Victor-Gélu. Arrivé là, tournez encore à droite. Vous serez dans le vieux quartier, et vous redemanderez la rue Vieille. Vous en serez tout près.
Victorin, sur le quai, s’amusa une minute aux étalages des bazars qui vendent toutes sortes d’objets à l’usage des marins, ceintures de cuir, couteaux à gaîne, suroîts… Puis il s’arrêta devant les marchands d’oiseaux ; les oiseaux des îles ramageaient ; ou, muets, faisaient la boule ; les cacatoès et les aras jetaient leurs cris stridents ; des macaques grimaçaient des accès de colère ; ou, déjà malades de nostalgie, regardaient, avec des yeux de moribonds, le pavé grouillant de vie.
Sur la place Victor-Gélu, quelques nervis, de ceux que ce poète a éloquemment chantés, musardaient, la casquette aplatie sur le front, les mains aux poches de culottes avachies, les pieds dans des savates éculées, traînant les accents veules d’une langue haillonneuse, d’un provençal dégénéré.
Maï, s’en ren fan,
Avian tout l’an
Dé vin, dé bùou et de pan blan,