Et comme il l’embrassait sur les deux joues, elle ne put s’empêcher de souffler tout bas, se sentant amoureuse de son ami d’enfance :

— Je ne suis pas une Arlette.

Et, Victorin parti, elle fit, et au delà, ce qu’elle avait promis.

Plus d’une fois, on la vit aux labours quand son père vaquait à d’autres travaux.

Sa mère ne pouvait s’empêcher de lui dire :

— N’en fais pas trop, notre Martine, que tu ne tombes pas malade.

— Je ne suis pas une fillette, répondait-elle en riant. Quand nos hommes se battent, il faut au moins leur mettre l’esprit en repos, là-bas ; et les femmes doivent les remplacer au travail.

Elle était belle, la petite, quand on la voyait sortir tenant la bride du gros cheval laboureur, pour le mener au champ où l’attendait la charrue.

La charrue dormait couchée au revers d’un sillon tracé la veille. Elle la relevait d’un poing solide, qui n’hésitait pas ; sur le dos de la bête, elle prenait les traits jetés de ci de là et les accrochait à l’araire, tendait les guides de corde dont elle nouait l’extrémité aux mancherons. Les mancherons en main, elle criait : « Hi ! hue ! » La bête avançait ; le soc écorchait la terre ; la terre s’ouvrait lentement ; et le sol dur, celui que la charrue éventrerait au retour, inégal sous les pas de la paysanne, et les mouvements qu’il fallait faire pour peser sur les mancherons, les abaisser ou bien les relever, — tout cela faisait à la belle fille une démarche onduleuse, mais ferme, qui montrait sa souplesse gracieuse et sa force. Tout son corps flexible, selon l’effort nécessaire, se haussait, raide, ou se courbait un peu, faisait saillir les hanches larges, montrait, sous le bas du jupon court, une jambe musclée comme d’un garçon vigoureux.

Et, quand sa bête lasse s’arrêtait pour souffler, la paysanne intrépide, au lieu d’injures, lui criait :