— Souffle, ma pauvre, que je t’ai alassée ! Ce n’est pas encore toi qui me feras lâcher pied. C’est Martine, souviens-t’en, qui t’aura fait demander grâce. Pourquoi est-ce qu’ils vous injurient, les hommes qui labourent ? Tu fais ce que tu peux, comme les hommes et comme moi, chacun selon sa force. Et le bon Dieu saura dire où sont les bons travailleurs.
Alors, toute seule elle riait, et Victorin n’était plus là pour lui dire, comme malgré lui :
— Quelles belles dents il montre, ton rire, Martine !
Alors, la gaieté solitaire de Martine s’arrêtait, et elle se sentait tout près de pleurer.
A plusieurs reprises, elle alla travailler pour le père Bouziane, avec le cheval qui avait l’habitude d’être mené par Victorin.
Et une de ces fois-là, tout de bon, elle se sentit gagnée par les larmes. Elle s’arrêta ; et elle les laissa couler parce qu’elle était seule au milieu du champ, sous le grand ciel, et vue seulement des oiseaux qui passaient.
Et elle dit au cheval à voix haute :
— Allons, hue ! le Rouge ! que c’est pour lui que nous travaillons… Je ne savais pas l’aimer tant, pauvre de moi ! Que Dieu le protège à la bataille ! Hue ! le Rouge ! que tu l’aimais aussi, et que c’est pour lui qu’il faut labourer, nous deux.
XXX
AUGUSTIN AUGIAS
Sur le front, où ils se battaient côte à côte, Victorin et Augustin firent la connaissance de M. le curé doyen Delmazet, sergent ; mais Augustin demeurait farouche et sombre, fermé aux avances cordiales du prêtre et à celles de Victorin. Il souffrait d’orgueil, et, s’isolant dans ses rages misérables, dans ses sourdes révoltes d’envieux, il gardait le silence.