L’aveugle dit tout à coup :
— On m’avait bien répété, — je ne voulais pas le croire, — que, lorsqu’on a perdu les yeux, on fait attention à des choses qu’on ne remarquait pas autrefois. Vous m’entendez, mon père ? tu m’entends, Bouziane ?
— Nous t’entendons. Qu’est-ce qui te fait penser à ça ?
— C’est, dit-il, que le bruit du pas de notre cheval, sur cette route de Gonfaron aux Mayons, me parle ; il me dit des choses. Combien de fois ai-je fait, en voiture, la route qu’en ce moment nous faisons… Et, en ce temps-là, je n’écoutais pas ce bruit des sabots ferrés sur le chemin d’ici. Eh bien, je le reconnais, ce joli bruit ; c’est comme une musique. Là-haut, où l’on se bat, j’en ai entendu trotter des chevaux et rouler des voitures. Ça sonnait mou. Oui, les routes de là-haut, empierrées pourtant, répondent aux pieds des chevaux d’une autre manière. Elles disent qu’il pleut souvent, qu’elles sont souvent mouillées, amollies. Écoutez comme, ici, ça sonne clair ; ça sonne le soleil. Oui, oui, notre cheval trotte sur du soleil. J’entends ça très bien et ça me fait plaisir… Ah ! on va s’arrêter. Le courrier va remettre une commission, n’est-ce pas ? Le cheval arrêté laisse retomber par moment son pied qui sonne la lumière. Il y a des mouches. Elles bourdonnent. Elles disent que c’est l’été. On ne peut pas s’y tromper. Et la queue du cheval fouette sa croupe ; je l’entends. C’est très joli. Je n’avais jamais entendu ça. Le major me disait : « Tu vivras beaucoup par les oreilles ». Ça ne me consolait pas. Maintenant, je comprends. J’aurai donc encore de la joie, mon père, à deviner par les bruits de la maison, vos occupations de tous les jours. Voilà qu’on repart. Les roues tournent. Le cheval trotte et c’est sur la terre du pays ! Je la reconnaîtrais, au bruit qu’elle répond, entre toutes. Comme j’entends bien la voix du pays ! Ils ne m’ont pas ôté ça ! O, mes beaux Mayons, je les revois donc !
— Eh bien, dit Victorin, tu devrais t’arrêter un instant chez mon père, avec le tien, tout à l’heure. On boira un coup, et tu marcheras un peu, sur cette terre qui te parle ; tu la sentiras sous ton pied avec plaisir. Dans nos sentiers de roches, ça sonne encore d’une autre manière que sur la route, tu sais bien. Et ça retentit dans la gouargo (le ravin).
— Et puis ça sentira bon, répondit l’aveugle ; oui, oui, descendons.
— Ta mère t’attend, fit observer le père.
— Je retarderai sa joie de me voir, mon père, mais aussi son chagrin de ce que je ne puisse plus la voir, elle ! répliqua l’aveugle. Je pourrai du moins lui expliquer mieux comme j’ai été heureux en arrivant d’entendre ma patrie, si je ne la vois plus.
— Venez. Je vous accompagnerai jusque chez vous ensuite, dit Victorin ; nous sommes si voisins !
L’aveugle et son père descendirent.