Et Victorin s’était écrié :

— Pour sûr que je ne me conduirai pas comme ce coquin de marquis dont je n’ai pas lu l’histoire, mais que je déteste puisqu’il t’a fait pleurer, ma belle !

Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin, et un marquis de roman — avait un instant impressionné le brave fils du fermier. Le roman, qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté vaguement à son esprit comme on ne sait quel livre d’histoire dont les personnages étaient des héros comparables aux chevaliers célèbres, même aux rois de France. Et l’un d’eux faisait pleurer cette Arlette ! son Arlette ! Il fallait vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle fût une créature tout à fait supérieure, comme on dit qu’il y en a quelques-unes dans les châteaux, beaucoup dans les villes d’étrangers, Nice, Cannes ; et plus encore à Paris ! C’était à se demander si Arlette n’était pas, elle-même, fille d’un prince, — comme on le dit de Gaspard de Besse ! Mais non, la mère d’Arlette était une pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une Arlette ! que la voix publique avait surnommée des Mayons, — comme s’il eût été dans sa destinée d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve ou un Colbert.

Arlette « se repassait » tous ces souvenirs, et toutes les impressions que lui avait avouées ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait bien sûre de son amour et de sa fidélité ; mais elle sentait d’autre part qu’il était nécessaire de les entretenir, et particulièrement de surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où celle-ci devait aller porter la soupe aux rusquiers des Revertégat, Arlette s’en vint, non loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des bois voisins, où déjà on avait fait la récolte. La bande des rusquiers, avec Victorin pour chef, travaillait allègrement depuis l’aube.

Les leveurs de liège, leur petite hache en main, debout sur la planchette de l’étagère, dressée et fixée contre les chênes au moyen d’une corde à l’épreuve, — incisaient l’écorce épaisse circulairement et horizontalement. Cela s’appelle « toilà » ou « toirà ». Cette incision faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient aux incisions longitudinales ; et, enfin, ils arrivaient au « couronnement », à l’incision qui détache le haut de la planche bombée.

Ensuite, les « camalous » emportaient les plaques de liège jusqu’à la « cougno » où l’emballeur fait les balles, qu’emportent, à leur tour, charrettes ou mulets jusqu’à la « pile », voisine du village.

Dépouillé peu à peu des parties de son écorce grise arrivée, cette année, au point voulu de développement, chacun des troncs énormes et tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un rouge pâle… Sous les rayons du soleil, qui çà et là transpercent les feuillages durs, ces troncs nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent pas à devenir d’un rouge sanglant de chair écorchée. Cette coloration évoque alors l’idée d’on ne sait quelle souffrance héroïque et muette ; c’est celle des forêts que persécute le labeur des hommes.

— Les pauvres bougres, disait un rusquier. Nous la leur travaillons, la peau !

— C’est la vie ! répliquait un autre. Pour que chacun vive, il faut que tout souffre !

Tout à coup, pendant que crissait la « destraoù » (la hache) dans l’écorce d’un des plus vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument de torture sa peau, pareille par les bosses, disait un rusquier, à celle d’un melon-cantaloup ou d’une tarente, — un chant s’éleva du haut d’une étagère.