Arlette, qui se laissait sans révolte conter fleurette par tous les jeunes gens des Mayons, croyait d’ailleurs utile d’exciter par là les jalousies de Victorin. Elle « se parlait » donc volontiers avec ce valet de ferme des Revertégat.
Ce Marius, Mïus, ne cessait de lui répéter avec bonne humeur :
— Épouse-moi, Arlette ; soyons mari et femme ; tu n’as pas le sou — moi non plus ; — et donc nous ferons une paire bien assortie. Jamais les Bouziane, qui sont des orgueilleux, ne te laisseront épouser leur fils. Victorin s’amuse à te chanter des gandoises, et ce n’est pas avec de bonnes intentions. Épouse-moi ! Deux misères peuvent faire du bonheur, lorsqu’on s’aime et qu’on travaille !
Ce vertueux langage n’impressionnait pas Arlette. Un valet de ferme, fi donc ! Elle avait trop d’instruction pour s’abaisser à un pareil mariage ! Et, tout en laissant à Mïus quelque espérance, elle le désespérait.
Il dit à Arlette un soir :
— Demain, parmi l’équipe des « rusquiers » qui travailleront dans la forêt des Revertégat, tu sais qu’il y aura Victorin. Il s’est prêté volontiers. Pourquoi ? Parce qu’il aura ainsi occasion de voir plus souvent Martine. Elle ira demain porter la soupe à leurs rusquiers. Et il voudrait te faire croire qu’il ne la poursuit pas !… Va, ma pauvre Arlette, il n’est pas pour toi, le beau Victorin ! Il a trop de terres et trop d’écus. Il faut que tu sois folle pour croire qu’une fille comme toi, aussi pauvre que ce Mïus qui te parle, — sera épousée par un jeune homme dont la famille est riche… à au moins… cent mille francs. Je suis sûr que si tu pouvais demain, « rodéger » (rôder) autour des rusquiers, vers midi, tu verrais, clair comme le jour, que ton Victorin préfère sa Martine à notre Arlette des Mayons, quoique Arlette soit mieux « arnisquée », et que, pour porter une toilette de dame, le dimanche, elle n’ait pas sa pareille dans toute la commune ! Martine ne lit pas comme toi dans les livres, et je ne lui ai jamais vu un journal à la main, la sotte ! — mais elle peut porter sur l’échine une rude charge, la charge que moi je porte, et voilà justement ce qu’il faut aux Bouziane et à leur Victorin ; ils ont besoin d’une femme de plus dans leur maison, qui les aide à faire, selon le temps, tous leurs travaux de campagne.
Avec des propos pareils, Mïus avait souvent irrité les ambitions d’Arlette, et le désir qu’elle avait de faire la définitive conquête de Victorin.
Mïus, pensait-elle, se trompait. Elle savait ce qu’elle savait. Elle se rappelait les paroles ardentes que Victorin, le soir, sur les aires, lui avait parfois murmurées :
— Tu n’es pas riche, Arlette, lui disait ce Victorin, et c’est la raison pourquoi mon père ne voudra pas que je t’épouse. Mais tu es intelligente ; je t’ai vue souvent, le dimanche, quand tu es bien vêtue, si jolie avec l’ombrelle sur l’épaule et avec des gants comme une demoiselle de la ville, — je t’ai vue, des fois, assise à l’ombre, sous un châtaignier, au frais, tourner les pages d’un livre. Tu ne te doutais pas que je « t’espinchais » (épiais) et moi, je suivais sur ton joli visage si fin, si pâle, si blanc, toutes tes pensées. Et, une fois, je t’ai vue pleurer sur le livre !…
— Je t’avais bien aperçu, avouait Arlette, et je me souviens très bien de ce jour où j’ai pleuré sur le livre. J’ai pleuré parce que la marquise, dans le roman, était vraiment malheureuse avec Monsieur le marquis ! Tu ne me feras pas souffrir comme ça, dis, Victorin, quand nous serons mari et femme ?