— Et toi-même, ne voudrais-tu pas être un de ces riches, tous mauvais à tes yeux ?

Augustin eut un mauvais rire :

— Ah ! mais oui. Et tout de suite. Et aussi mauvais et pire que les autres ; je voudrais bien et je saurais !

Maître Augias s’assit ; et, silencieusement, se mit à pleurer de grosses larmes.

Augustin se confectionnait soigneusement une cigarette.

— Ne vous faites pas de mauvais sang, papa. Vous savez bien que j’ai raison. Toutes vos belles leçons sur le travail et le patriotisme, le dévouement et le reste, toutes les belles phrases que vous avez cru devoir débiter aux enfants, c’est pour aveugler leurs intelligences, pour endormir leur bon sens, et, plus tard, leurs colères, qui sont justes, contre la société. C’est ce que je dis qui est vrai. Et, pas moins, il faut de l’argent au plus pauvre, parce qu’on a droit à la vie ; et j’ai mes droits sur vous, puisque vous m’avez fait ce joli cadeau : la vie ! Oui ! un fameux cadeau, dont je ne vous remercie pas, non ! Vous ne m’avez pas consulté pour savoir si je désirais venir au monde, hé ? Ce fut seulement pour votre plaisir, hé ? Eh bien, puisque vous avez quatre sous, comme vous dites, c’est vous le riche, c’est moi le pauvre, et je vis par votre faute, car la paternité, c’est une faute vis-à-vis de l’enfant. Eh bien, payez. Je viens chercher de l’argent.

Le vieil Augias s’était mis debout, et considérait son fils d’un œil hagard, comme fou.

Cela dura un temps, puis il se rassit ; il marmonnait entre ses dents, oubliant la présence de son fils, se croyant seul. Puis il dit, d’une voix claire quoique tremblante :

— L’instruction ! J’ai passé ma vie à donner de l’instruction, un peu d’instruction, aux enfants de mon pays ; mais qu’est-ce que l’instruction ? Un bien ou un mal ? Ni un bien ni un mal. C’est comme un couteau. Ça sert à bien des usages, à couper le bon pain ou à assassiner. Alors, comment leur faire un bon cœur aux enfants, et du bon sens ? Je ne sais plus. Qui leur dira, de manière à être entendu et obéi : ceci est le bien, ceci est le mal ? Et si on ne le leur dit pas, comment le sauront-ils ? Paysan ! Celui-ci aurait honte d’être un paysan. Je voudrais bien avoir été un paysan, moi. Faire pousser du blé, nourrir les hommes et mourir au soleil… quelle bonne chose !

Augustin, à ces mots murmurés par le vieux père, eut un méchant rire.