— Soit, mais il faudra souffrir qu’il te dépasse. Dépasser n’est pas dominer. Où prends-tu toutes ces belles idées ?
— Je ne les prends pas : je les ai, voilà tout.
Maître Augias changea de ton et dit froidement :
— Que faites-vous chez votre banquier ? On dit que vous balayez les salles ?
Augustin garda un silence farouche ; maître Augias reprit :
— Je vous avais conseillé de vous engager, comme marin ou comme soldat, puisque vous n’avez pas voulu apprendre de votre père le peu qu’il sait. Vous auriez pu devenir instituteur, vous ne l’avez pas voulu ; ou bien paysan, et vous battre, en brave homme courageux contre la terre, vous ne l’avez pas voulu. J’ai hérité de quatre sous et j’ai su que vous les convoitez, car, après boire, vous bavardez, vous contez à tout venant vos mauvais désirs. Alors, je vous ai dit un jour : « Va gagner ta vie comme tu pourras ; mais je ne te reverrai que si tu me reviens soldat, et bon soldat. » Voilà ce que je t’ai dit. Me reviens-tu soldat ? Non. Alors ?… Je te vois en vêtements sales, mais bourgeois. Ton esprit n’a pas changé, ton cœur non plus. Où en es-tu de ta vie ? Reviens-tu pour faire le paysan ? Cela s’apprend à tout âge, et se peut quand on a ta carrure, tes épaules…
Les larges épaules d’Augustin se haussèrent d’un mouvement imperceptible.
— La terre est trop basse, gronda-t-il.
— Comme ton père pour toi, dit Augias. Je suis trop bas, n’ayant été qu’un petit instituteur de village. Mais de quoi, diable ! es-tu fier, mon garçon ? Ignorant et sot, voilà ton compte. Comment espères-tu vivre ? Pourquoi ne pas t’engager ? Va aux colonies.
— La guerre, dit Augustin, est une abomination. Les gouvernements ne se servent des soldats, en temps de paix, que pour défendre le magot des riches.