— Puisque j’ai promis, hier soir, une histoire à la compagnie qui est venue aujourd’hui pour l’entendre, tu en feras ton profit, mon petit Guguste ; vous allez voir comment moi, Arnet, je vous secoue un homme dans l’occasion.
Il se tut un moment pour jouir de l’embarras du jeune Augias. Il reprit :
— Un jour que je chassais sans permis, car, vous ne me croirez pas, ça m’est arrivé plus d’une fois, je m’endormis à l’ombre, après avoir envoyé un coup au fromage et à la bouteille. J’étais donc étendu sur le dos, mon fusil à mon côté, la tête sur le carnier, et point de chien avec moi. Et voilà que, dans mon sommeil, je me sens quelque chose en moi comme un malaise, une chose pénible comme si j’avais vu un gendarme. Je me dis en dedans de moi : « Peut-être qu’il y en a un par là ? » J’entr’ouvre un peu les parpelles, de manière qu’on ne puisse pas s’en apercevoir dans le cas où il y aurait quelqu’un, et, par la petite ouverture mince, je laisse passer mon regard comme un papier sous une porte. Y en avait un, de gendarme, mes amis, qui était là à attendre que je me réveille ; et bien sûr, c’était pas pour me demander des nouvelles de ma santé. Alors, je me dis : « Tout à l’heure, quand cet homme malintentionné te demandera ton permis, tu n’auras qu’une chose à faire, c’est de fiche le camp ; mais, pour ça, il faut, avant d’avoir l’air réveillé, me bien représenter l’endroit où je suis, et le chemin par où je peux m’échapper. » J’étais dans la plaine, que je connais comme la colline ; et, quand j’eus tiré mon plan, je bâillai, je m’étirai, puis, quand j’ouvris les yeux, je fis l’étonné : « Eh, bonjour, gendarme, qu’est-ce que vous faites là ? Vous avez peut-être peur qu’on me vole ! Vous me regardiez dormir ? C’est un drôle de travail. Vous devez être fatigué d’être debout ? Vous devriez faire comme moi. »
Je remis la tête sur mon oreiller, et je fermai les yeux, comme décidé à me rendormir. Ce gendarme, un nouveau, ne me connaissait pas, et je ne le connaissais pas non plus. Il me dit comme ça : « C’est assez galéger, montrez-moi votre permis ! » « Gendarme, lui dis-je, un homme qui dort, c’est sacré ; le sommeil, c’est la santé ; mieux vaut quatre jours sans pain que quatre jours et quatre nuits sans sommeil. »
— « Votre permis ? »
Je me levai, me passai bien tranquillement mon carnier par-dessus la tête ; je me jetai la bretelle de mon fusil sur l’épaule ; et puis je me mis à fouiller toutes mes poches, comme un homme qui a le permis et qui ne le trouve pas assez vite.
« C’est drôle, lui dis-je, je ne l’ai sûrement pas laissé à la maison ! Tout à l’heure encore, je m’amusais à le relire. »
— Tu conviendras, ami Arnet, dit un des auditeurs, que ton gendarme a une brave patience. Rien que pour t’avoir laissé si longtemps te ficher de lui, il méritait une gratification.
— Peuh, dit Arnet avec un sourire inexprimable, vous savez, je brode peut-être un peu en vous racontant la chose. Elle est véritable. Seulement, je vous allonge une sauce qui doit rendre le poisson meilleur, et j’y mets un peu de fenouil, de pébré d’aï et de baguier. Pour vous le faire court, tout en me fouillant les poches, d’un regard de côté, je me choisissais un chemin ; et, tout en un coup, je partis comme un sanglier à travers la broussaille.
« Le gendarme me suivit… comme c’était son devoir. Et de près, oh ! il me suivait. Moi, j’écartais tout devant moi ; je passais à travers des épines qui, en arrière de moi, lui revenaient dessus, — je le comprenais — comme des coups de fouet — et balalin, balalan ! j’entendais le bruit de son sabre et de sa carabine qui frappaient contre les troncs d’arbre et faisaient musique ! et ce… nigaud-là me criait des fois : « Arrêtez-vous, au nom de la loi ! » Mais point de nom d’aucune personne, ni même celui de saint Maurin, ne m’auraient fait arrêter. Je défilais, mon homme ! comme quatre chevaux qui ont pris le mors aux dents, avec mon gendarme au derrière, balalin, balalan, et cours que tu courras, balalin, tu ne m’attraperas jamais, balalan ! va-t’en voir s’ils viennent, Jean… Mon chemin est par là ; n’en pourrais-tu prendre un autre, camarade ?… Ça me gênait, vous pouvez le croire, de me sentir cet arsenal qui me courait au derrière… Tout à coup, je me sens une main qui me tombe sur ma nuque ; et cette main me croche le col ; mais j’avais envoyé la mienne en arrière, par-dessus mon épaule et je lui empoignai le bras, je me clinai en avant ; et mon gendarme, pendu par un bras, était sur mes échines comme un sac de son, qui aurait sur lui une carabine, un sabre, et un chapeau à cornes posé en travers, car c’était le temps où les gendarmes « brassaient carré », comme on disait alors en marine. Et maintenant, balalin, balalan, l’arsenal était sur mon dos au lieu de m’être au derrière ! Il était lourd, que je ne sais, mon homme ! et les branches des épines le picotaient au passage, et celles des pins nouveaux lui donnaient la bastonnade — que c’était un plaisir, mes enfants ! Et elles lui procuraient assez d’occupation pour qu’il ne songeât pas, pour le moment, à autre chose qu’à elles. Et je me régalais de m’imaginer quelle drôle de figure il devait avoir sur mon dos ! quelle peine pour se retenir son chapeau, et son cartable à mettre les procès barbaux ! et pour empêcher son habit d’être déchiré !… Enfin, il en eut assez, avant moi, et cria : « Halte ! que j’ai perdu mon portefeuille ! » Je m’arrêtai, et le déposai à terre bien doucement. Il soufflait, moi aussi… »