Ici Arnet arrêta son récit, pour souffler en haletant, comme si réellement il eût couru à travers bois depuis tout ce temps qu’avait duré la narration.

Quand il eut repris haleine :

— Eh ! Augustin, dit-il, ce n’est pas toi qui porterais un gendarme pendant des kilomètres, comme si c’était un polichinelle de liège ? Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas notre poigne, pechère !

Autour d’Arnet, toutes les figures étaient souriantes. C’était bien une scène de Guignol qu’il avait esquissée ; et son public était heureux comme un public enfantin qui regarde Polichinelle rosser le commissaire. L’esprit français, incorrigiblement frondeur, s’accommode sans crime de ces satires contre tous les pouvoirs et leurs représentants.

— Alors, poursuivit Arnet, le gendarme, d’un air malheureux, me dit : « J’ai perdu ma carabine. » Je lui dis : « Ça, gendarme, c’est trop. Cherchons-la ! » Et, les yeux à terre, nous la cherchâmes en bons amis, refaisant en arrière un bon bout de chemin, qui était reconnaissable aux écrasements de broussailles et aux brins de la laine que mon mouton avait laissée aux roumias (aux ronces). Et, la carabine, je l’aperçus à terre le premier : « Gendarme, — je lui dis ça bien poliment — je vous rends votre arme, que vous l’avez bien gagnée. » Il me dit encore : « Votre permis ? » — « Comme vous êtes entêté, gendarme ! vous ne pensez qu’à mon permis, donc ? N’y pensez plus, ou bien — jouons encore un peu à courir… mais avant… buvons un coup ! » Je voulus prendre ma bouteille au carnier. Plus de bouteille ! Va chercher à quel moment elle m’était tombée ! « Cherchons-la, lui dis-je. Je vous ai aidé pour la carabine, aidez-moi pour la bouteille. » — « Oui », qu’il dit, et il m’aida à chercher. Nous la trouvâmes, je bus et lui passai la bouteille. Et, pendant qu’il levait le coude :

« Nous recommençons encore un peu à courir ? lui dis-je. » Et, sur ce mot, sans attendre la réponse, je partis comme un éclair. Il jeta la bouteille au diable — et la chasse recommença, où c’était moi le gibier. Mais je savais où j’allais. Je piquai droit sur le château de Monsieur le Marquis de Colbert, l’ancien, le grand-père, attirant toujours mon gendarme à mes derrières. Et, par bonheur, justement, je vis monsieur le marquis qui était près de son château, à la promenade. — Et je lui dis, car il était bon et j’avais souvent travaillé chez lui, je lui dis, pour qu’il fût prévenu bien comme il fallait de ma situation : « Voici un bon gendarme qui veut, à toute force, connaître mon nom, monsieur le marquis ; et moi, je le lui refuse depuis les Mayons jusqu’ici, vu que j’aime mieux qu’il l’ignore ». Le marquis riait dans sa barbe, qui était belle et longue. « Monsieur le marquis, dit le gendarme avec respect, cet homme-ci me fait courir depuis une heure. » — « Monsieur le marquis, dis-je, ce gendarme-ci, pour être juste, devrait vous dire que je l’ai porté pendant la moitié du chemin ; il est lourd. »

« La barbe du marquis semblait rire toute. »

« Monsieur le marquis, je ferai mon devoir en verbalisant. » — « Sans doute, dit enfin le marquis, et je ne saurais m’y opposer. Tâchez donc de savoir son nom, que, moi, je ne veux pas connaître. Et verbalisez. Rien de plus juste, car il est dans son tort. Seulement, il vaudrait mieux pour vous (comme il parlait bien, le marquis !) que cette petite mésaventure demeurât secrète. »

« Monsieur le marquis, dit le gendarme, du moment que vous désirez l’indulgence pour ce braconnier que j’ai trouvé sur vos terres, je ne me montrerai pas plus méchant que vous. »

« Il fit le salut militaire et s’en alla. Et moi, mes amis, conclut Arnet, moi qui suis un vieux républicain, fils d’un insurgé de 51, insurgé moi-même à la suite de mon père, je dis que des marquis comme ça, il faudrait en mettre partout. »