L’occasion était bonne pour Arlette de se faire remarquer de chacun, et, en particulier, de Victorin, venu à la fête comme tous les gens des environs.

Elle était sur son trente-et-un, Arlette. Elle avait un chapeau quatre fois plus grand que sa tête, traversé de longues épingles aux pointes emboulées comme les cornes d’un taureau de Camargue. Sa robe, à carreaux de couleurs voyantes et alternées, était comme un vitrail de brasserie allemande. Ses talons semblaient de petites échasses, et l’obligeaient à marcher sur ses pointes. Elle avait une ombrelle groseille. Et, détail charmant, ses doigts, qui pinçaient un mouchoir de poupée bordé d’un feston rose, retenaient un porte-monnaie à mailles d’acier qui se donnait, au moyen d’un peu de coton, ce que le poète Dol, de Draguignan, eût appelé « une obésité frauduleuse. »

On dit que l’amour est affligé de cécité. Peut-être serait-il plus juste de le dire affligé d’un daltonisme spécial qui lui montre en beau les plus vilaines couleurs.

Victorin, qui pourtant avait vu des couchers de soleil, regardait Arlette avec complaisance. En cela fils des Maures, nos ancêtres, il ne détestait pas les tons criards et disparates, qui, du reste, perdent de leur brutalité dans la violence des « escandilhados » (embrasements de soleil) qui la font comme fondre et s’unifier en eux.

Sur le passage d’Arlette, on se retournait, ou pour l’admirer ou pour sourire, — mais on la regardait et elle était heureuse.

Victorin s’approcha d’elle.

— Je t’ai gardé, dit-elle, la première contredanse, mon beau Victorin.

— Ma jolie Arlette, répondit-il, tu me l’avais promise.

Ils marchaient côte à côte, allant vers le bal, et, au son des tambourins encore éloignés, leur démarche, involontairement, était un peu dansante.

— Et alors ? dit-il. Interrogation coutumière qui signifie : où en sommes-nous ?