Elle lui avoua comment elle l’avait suivi et surveillé en cachette, quelques jours auparavant, quand il était allé lever le liège — et que c’était l’amour et la jalousie qui l’avaient poussée à cela ; mais que si elle avait voulu se cacher d’abord, c’était de peur qu’on allât exciter, avec des bavardages, les résistances du père de Victorin. Elle dit le trouble qu’elle avait éprouvé lorsqu’il était tombé de l’arbre. Comment Martine, jalouse aussi sans doute, l’avait laissée seule, évanouie, auprès de l’arbre et combien elle avait eu envie d’aller faire une scène à cette Martine, mais que, toujours par prudence, elle s’en était empêchée.
Elle conclut :
— Tu ne l’aimes toujours pas, au moins, dis ?
Très vivement, il dit que non ; mais que Martine lui rappelait les beaux jours d’enfance où, avec lui, elle jouait à attraper des cigales. A ses yeux, Martine n’était pas une femme, comme elle, Arlette. Et puis, elle ressemblait trop, en ses manières, à toutes les autres. Tandis qu’Arlette… Il n’y en avait qu’une, comme Arlette.
— Et ton père ? Est-ce qu’il est toujours aussi en colère contre moi ?
— Je n’en suis pas sûr, mais je le crois. Tu sais, nous autres, à la maison, on ne se parle guère. « Oui, » « non, » c’est tout ; « tu feras ceci ou cela demain, » rien de plus. On se pense les choses, on ne se les dit pas. A quoi bon ? On sait ce qui en est ; il n’en faut pas plus. Voilà.
— Et le grand-père ?
— Il est toujours là-haut, dans son lit. Il n’a que les yeux qui vivent. Lui aussi, qui ne raconte rien, jamais, doit se penser beaucoup de choses cachées. Qui sait ce qu’il y a dans cette tête ? Je me dis quelquefois qu’il doit y avoir comme beaucoup de tableaux pendus. Il les regarde au-dedans de lui. Et ces tableaux sont vivants.
— Comme au cinéma, dit Arlette.
— Il y a des moissons, des vendanges — des chevaux qui tournent sur la paille des aires, en été ; des cuves pleines de grappes sur lesquelles on danse à pieds nus, jambes nues ; et puis, peut-être, des moustouïres, des baisers de sa jeunesse sur l’aire, le soir, ou dans les vignes, le jour. Et, sûrement encore, il y a des batailles, des soldats russes contre lesquels se battent des Français. Et ceux-là lui plaisent beaucoup aussi, puisqu’il a toujours gardé, accroché contre le mur, devant ses yeux, au-dessus de son lit, le sabre de cavalerie que son père, à lui, portait au temps du grand Napoléon. Lui-même a fait la campagne de Crimée. Il aime les soldats. Et l’autre jour, en passant devant la porte de sa chambre, grande ouverte, je l’ai entendu qui radotait des choses de batailles. Entre ses dents, il répétait « Vive l’Empereur ! » Tous ces tableaux doivent vivre encore dans sa tête, mais il n’en dit rien. Il se songe tout et ne dit rien. S’il comprend les choses que, des fois, nous disons autour de lui, dans sa chambre, je n’en sais rien, il les comprend, peut-être. Il m’aimait beaucoup quand j’étais petit. Il y a quatre ans, il était encore, d’esprit, comme tout le monde. Et s’il était maintenant comme il était alors, je lui aurais parlé de toi. Il serait pour nous, je crois ; il voudrait me faire plaisir. Et mon père lui obéirait, parce qu’il a toujours pris et suivi son conseil ; mais, à présent, il ne faut pas songer à le consulter. Son esprit n’est pas plus avec nous que l’esprit d’un mort.