Arlette frissonna ; il étreignit son bras et frissonna à son tour. Ils étaient assis tous deux, depuis un instant, sur le banc qui encadrait la salle de bal. Les tambourins graves vibrèrent en cadence ; le galoubet les accompagna de ses notes narquoises — et Victorin et Arlette se levèrent aussitôt. C’était une polka. Arlette, selon l’usage, mit chacune de ses deux mains ouvertes sur chacune des épaules du jeune homme, et lui, passant ses deux bras sous ceux de sa cavalière, lui plaquait les mains sur les omoplates ; et, au milieu des autres, qui avaient la même attitude, ils tournèrent par petits sauts légers, presque sur place, très lentement, très sérieusement comme tous les autres ; et, à voix basse, ils « se le comptaient au plus juste ». Les spectateurs regardaient en silence. On eût dit d’une danse rituelle. Plus de rires, plus de conversations ; le rythme du tambourin s’entendait seul, réglant le bruit des pas sur le sol. La poussière se soulevait par larges ondes illuminées de soleil, et l’on eût dit un nuage au milieu duquel évoluait, dans un songe, la mystérieuse joie de désirer et d’aimer.

X
LE ROI D’ITALIE

Entre deux danses, ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, autour de la salle verte.

— Comme je te vois rarement, Arlette ! Nous demeurons trop loin.

— Écoute, dit-elle, tu sais bien le château de Font-Vive ? Il n’est pas loin de ta maison. Eh bien, je peux aller, si tu veux, y habiter quelque temps. J’ai assez du village et je pensais m’engager comme première ouvrière chez la modiste de Gonfaron, car je suis beaucoup adroite, tout le monde le dit, et c’est moi-même qui me fais mes robes et mes chapeaux.

— Ils sont magnifiques ! fit l’innocent Victorin en élevant un regard émerveillé vers l’édifice que maintenaient sur la tête d’Arlette les longues épingles emboulées.

— Eh bien, figure-toi, on a dit à la comtesse que j’étais une ouvrière remarquable, et elle m’a envoyé, ce matin, Monsieur l’Intendant qui m’a dit : « Mademoiselle, Madame la comtesse désire vous parler. Si vous pouvez venir. Notre voiture est là qui vous attend ». J’y suis allée, mon beau. Elle m’offre de « manifiques » appointements… « Mademoiselle, qu’elle m’a dit, je serais trop heureuse d’avoir une femme de chambre comme vous. Vous aurez de gros gages. » « Madame, que je lui ai répondu, mon instruction ne me permet pas de consentir à être domestique ; mais je suis couturière, et si vous avez besoin d’une couturière-lingère, je serai flattée d’occuper chez vous cette honorable situation. Quant aux appointements, Madame, nous s’arrangerons toujours. » « C’est surtout d’une couturière qui surveille ici la lingerie que j’ai besoin, m’a-t-elle répondu, si vous pouvez entrer chez moi dans huit jours, vous m’obligerez. » « Madame, lui ai-je dit, je veux consulter ma mère, et je vous répondrai dans vingt-quatre heures. » Elle a paru enchantée. Tu comprends, Victorin, c’est toi seul que je voulais consulter. Nous serions tout près ; et, le soir, dans cette saison d’été, je pourrais te rejoindre. Il fait si bon, l’été, sur l’aire, dans la paille, sous les étoiles du bon Dieu… Avec la comtesse, nous avons causé encore un bon moment d’une chose et d’une autre. J’ai compris que si elle me posait un tas de questions, c’était pour se rendre compte de mes pensées et juger de mon instruction. Alors, je m’appliquais beaucoup. A la fin, je ne me rappelle plus à propos de quoi, elle m’a dit, toujours, je crois, pour m’éprouver, et savoir si j’étais instruite comme je l’avais prétendu, elle m’a dit « Vous avez suivi les leçons à l’école pendant longtemps ? » « Oui, Madame, j’ai mon certificat d’études, et je pourrais vous réciter toute la liste des rois de France. » Elle a souri, de contentement, et m’a dit : « C’est admirable… Vous sauriez même peut-être me dire le nom du roi actuel qui règne en Italie ? » J’ai eu un moment d’hésitation, parce que je ne me sentais pas très sûre de moi sur cette question. Puis le nom m’est revenu tout en un coup et j’ai répondu : « Oui, Madame, c’est Victor Hugo. » La comtesse a paru enchantée de cette réponse plus que de toutes les autres. Elle a ri, toujours de contentement… Voilà dans quels termes je suis avec cette madame. Et alors, si tu veux, Victorin, j’accepterai la situation « manifique » qui m’est offerte chez la comtesse. Plus tard seulement je me ferai modiste à Gonfaron, puis à Marseille, où, certainement, je gagnerai beaucoup, beaucoup d’argent. Qu’en penses-tu ?

Elle ajouta :

— Quand tu seras décidé à m’épouser, je reviendrai avec une dot.

Elle pensait que la crainte de la voir s’éloigner des Mayons aviverait les désirs de Victorin, qu’il aurait peur de la perdre et la supplierait de ne pas s’en aller ; qu’il se hâterait enfin de conclure mariage contre la volonté de ses parents. Toute l’affaire était de se faire épouser par ce fils d’une famille riche.