— Il peut essayer de t’arrêter au moment où il croit que tu vas faire une sottise dont tu souffriras un jour. C’est son droit et c’est son devoir. Ton émotion de jeunesse t’entraîne et t’aveugle. Tu cherches avant tout ta satisfaction du moment. Et c’est parce qu’il n’est pas troublé, lui, comme tu l’es par ta jeunesse, qu’il juge sainement tes actions. Il a maintenu la famille Bouziane. Il ne veut pas que tu la détruises en y faisant entrer une fille qui n’est pas de sa race moralement. Elle n’est pas même du terroir. Il est dans son rôle de père, qui est de te guider pour ton bien.

— Qu’il me laisse tranquille, dit Victorin d’un air farouche. Qu’est-ce qu’on doit à son père ? Est-ce pour mon intérêt qu’il m’a mis au monde ? Il n’y pensait guère à ce moment-là ! il ne pensait qu’à son plaisir.

Augias eut un grand mouvement de révolte, une colère intérieure. Ainsi ce brave Victorin, ce paysan, fils de paysans aux mœurs traditionnelles, était infecté du poison moderne, qui est d’origine tudesque. Il méprisait et insultait l’autorité, ou, plus simplement, l’expérience paternelle ; il faisait pis encore : il niait la sincérité et la légitimité du conseil affectueux.

— Malheureux ! cria le vieux maître, ne vois-tu pas que tu es coupable, toi, de ce que tu reproches à ton père injustement ? Car, lui, en choisissant sa femme, il l’a prise dans des conditions qui promettaient à leurs enfants tout le bonheur possible ici-bas. Tandis que, toi, as-tu pensé à l’avenir que tu promets aux enfants d’une Arlette ?

— Qu’est-ce qu’elle vous a donc fait à tous, cette pauvre Arlette ? Qu’a-t-elle fait à mon père ?

— Ce qu’elle nous a fait ? dit gravement Augias ; ce qu’elle lui a fait, à ton père ? Ceci : qu’elle méprise la terre ! Tout est là. Elle lui préfère les mauvais livres et les journaux. Et pourtant, poursuivit le vieil instituteur, qu’y a-t-il de plus beau que de posséder un morceau de cette boule du monde sur laquelle nous vivons, et d’en tourner et retourner le sol, pour en faire sortir ce qui nourrit et ce qui fait la joie : le pain et le vin ?

Un rayon d’enthousiasme brillait dans le regard du vieil homme.

— Le paysan, poursuivit-il, est vraiment l’homme dont aucun des autres hommes ne peut se passer. As-tu réfléchi à cela, Victorin ? et que la terre est à lui plus qu’à personne autre ? Il devrait le savoir et y penser chaque jour, pour être fier de son sort. Mais non ; voilà qu’une rage vous prend tous d’aller dans les villes ! Vous voulez qu’on vous appelle ouvriers agricoles ; ou de cet autre nom : travailleur de terre : comme si le mot de paysan n’était pas un plus beau titre ! Vos bastides, où n’habite qu’une famille, prennent l’air pur et la lumière à pleines fenêtres ; et, même au fond de vos intérieurs, vous buvez la lumière et l’air à pleins poumons ; et, malgré tous ces avantages, qui sont grands, vous rêvez d’habiter une mansarde dans des maisons à sept étages, ces maisons qu’avec Arnet on peut dire faites de caisses entassées, de cages superposées. Les façades y voient les fenêtres de leurs vis-à-vis ; le derrière de ces maisons regarde des cours, obscures à midi comme des puits ! Et quoi encore ? Ah ! Le chapeau mou vous gêne ; il vous en faut un bien dur, et des vestes avec des pans inutiles, des manières de jupons comme aux femmes. Et à nos filles, il faut de la toilette ! Elles ont appris à lire. A quoi ça leur sert-il ? A acheter des journaux de modes. D’après les images de ces journaux, elles peuvent copier les toilettes des belles madames dont elles se moquent parce qu’elles les jalousent. Mais, mon pauvre Victorin, sais-tu qu’une femme qui aime la toilette fait le malheur d’une maison même riche ? Alors, quel bonheur peut-elle donner à des gens comme toi, qui, sans être pauvres, n’ont pas des cent et des mille ; et qui, chaque jour, doivent travailler pour vivre ? Ton père a raison cent mille fois ! Fils d’antiques roturiers, il est beau de simplicité et d’honnêteté, dans son monde de paysans utiles au pays ; il est Bouziane comme son voisin est Colbert dans son château. Moralement, l’un vaut l’autre, à condition qu’ils comprennent, l’un et l’autre, par où ils se peuvent estimer et aimer, et par quels liens ils sont attachés pour faire ensemble, même quand ils y travaillent différemment, la force et l’honneur du pays. Épouse Martine, Victorin, suis le conseil de ton père ; l’amour et la jeunesse ne prévoient rien ; mais l’expérience des pères est là pour les avertir. Ce n’est pas sa pauvreté, certes, qui parle contre ton Arlette, c’est sa paresse et sa frivolité. Ta maison, que tu veux prospère, elle te la démolira. Tout ton travail de chaque jour ira se perdre, inutile, chez les marchands de fanfreluches. Nous en connaissons tous, de ces Arlettes, dont la famille se prive d’une nourriture saine et abondante, pour arriver à leur payer leurs talons en échasses et leurs chapeaux hérissés de baïonnettes. Vois-tu, Victorin, chacun de nous doit songer à son pays. Une famille qui se détruit, c’est une pierre de l’édifice qui s’émiette et prépare la ruine de l’ensemble. Quand, aujourd’hui, on nomme avec respect les Bouziane des Mayons — c’est la petite cité qu’on respecte ; et, en elle, la terre de Provence ; et, en celle-ci, le terroir de France… Mon brave Victorin, tu as été un de mes plus dociles et de mes plus intelligents écoliers : il est impossible que tu ne me comprennes pas. Dis-moi que tu me comprends.

Victorin baissa la tête.

— Pardonnez-moi, monsieur Augias, mais j’ai fait des promesses, je ne suis plus libre. Ne me tourmentez pas davantage… Je vous promets de réfléchir à vos paroles. Je sais que vous me parlez pour mon bien.