— Un peu de coquetterie n’est pas un mal, dit la mère Bouziane. Agace-le, des fois. Qu’il en vienne à te comparer à cette Arlette de malheur, une maigrichonne, une mesquine, qui n’a jamais porté que le poids de son ombrelle. Je n’ai pas à dire à une jolie fille de quelle manière elle doit s’y prendre, et comment on regarde un jeune homme, quand on veut l’emmasquer (ensorceler) d’amour.
— Pour ça, dit Martine en riant, je ne veux pas m’en charger ; je crois bien que j’y serais trop maladroite et ridicule. Il faudrait, des fois, le dimanche, quitter mes bons souliers qui sont faits pour nos chemins pleins de pierres, et mettre des escarpins ; et puis, me relever une robe trop longue en la prenant à poignée comme j’en ai vu des fois ; il faudrait avoir des chapeaux avec, dessus, des queues de dindons ; car je crois bien que c’est cela qui lui plaît, à ce nigaud de Victorin. Mais me voyez-vous déguisée ainsi ? Ah ! misère de moi ! quelle caricature ! non, ma foi, je ne pourrais pas.
Et, devant l’image qu’elle évoquait, Martine éclata de rire, montrant toutes ses belles dents blanches. Elle riait si fort que sa gaieté fit sourire la grave maman Bouziane.
— Ah ! Martine ! s’écria-t-elle, quel trésor nous aurions en toi ! Ne nous abandonne pas, fillette ; je ne t’en dis pas davantage.
Martine redevint sérieuse :
— Misé Bouziane, je ne peux pas me changer par politique. Il faudra que Victorin me veuille telle que je suis, et me le dise. Ah ! alors, alors oui, que je saurai lui répondre. Pourquoi c’est vrai que je l’aime ; mais ce n’est pas aux filles à parler premières. Et quand bien même ce serait la mode, moi, voyez-vous, je ne pourrais pas ! Comme ma mère, qui m’a élevée, et comme vous, je suis d’ancien temps.
Et, tout juste comme maître Augias avait dit à Victorin, misé Bouziane dit encore :
— J’ai parlé pour le bien de tous. Tu réfléchiras.
Et, tout comme Victorin ne s’était pas cru influencé par le discours de maître Augias, de même Martine ne se doutait guère qu’elle venait de recevoir une suggestion à laquelle, tôt ou tard, elle obéirait.
En effet, à l’arrivée de Victorin, c’est rendue forte inconsciemment par les paroles de la mère qu’elle accueillit le fils avec un sourire et des regards qui, sans être voulus, étaient plus féminins qu’à l’ordinaire.