L’éducation des peuples se fait heureusement en partie de ces bavardages héroïques, aux heures de loisir. Ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup agi, beaucoup appris par les voyages et par le contact avec les hommes, disent bien des choses utiles à la formation des âmes populaires, et que les instituteurs ne rencontrent pas dans leurs livres. Ce que, surtout, ils ne rencontrent pas dans les livres, c’est l’accent de l’expérience directe, c’est l’éloquence saisissante d’un témoin, qui se trouva jouer un rôle, si humble qu’il ait pu être, en des circonstances historiques.
Dans l’atelier du forgeron des Mayons, le dimanche soir, ou bien les jours de pluie quand le travail des champs est rendu impossible, il fallait, par exemple, entendre autrefois le vieux César Bouziane raconter, en provençal, la charge des dragons de Waterloo.
— Figurez-vous, mes amis, que j’ai vu à Waterloo, les lanciers, les cuirassiers, les cavaliers enfin, le sabre en l’air, charger en criant. Ceux d’entre vous qui, à la chasse, mes amis, sautent de surprise et comme de peur, et perdent la tête quand une compagnie de perdrix leur part tout à coup dans les jambes avec un grand grondement de mistral, ceux-là seraient tombés morts d’épouvantement s’ils avaient entendu ronfler cette charge. Figurez-vous que vous êtes dans une plaine, une grande plaine, battue comme un tambour par des mille et mille chevaux, dont chacun, comme de juste, n’a pas moins de quatre pattes, de quatre sabots ferrés, et imaginez quel roulement de tonnerre ! Sur tous ces chevaux dont les pieds frappent comme autant de baguettes sur la terre qui tremble toute, les cavaliers crient : « Vive l’Empereur ! » Ça commence comme ça, et c’est magnifique. Je les ai vus passer. Mais les chefs avaient mal calculé l’affaire. L’Empereur était abandonné du bon Dieu, faut croire, car, d’habitude, il savait tout et connaissait son champ de bataille comme vous connaissez la plaine des Mayons. Il les visitait d’avance, ses champs de batailles, il s’arrangeait avec la carte de géographie ; il les connaissait enfin par sa manière de génie à lui. Mais, cette fois, il y eut une faute, et cette charge galopante qui, avec toutes ses crinières et ses queues en l’air comme des drapeaux, ronflait comme un torrent de montagne, arriva tout-à-coup devant un grand fossé profond, un chemin creux auquel on n’avait pas pensé ! Aï ! aï ! mes amis ! j’ai vu ça !… Lorsque tant de chevaux sont lancés, l’homme qui tombe n’est pas à la fête, pensez donc ! sous tant de pieds qui galopent au-dessus de lui. Il trouve le temps long, celui-là, vu qu’une charge de cavaliers c’est comme un coup de mitraille sorti en paquet du canon. Ça ne s’arrête qu’à l’endroit où c’est au bout… Ça roule, ça roule, ça gronde, ça tintamarre sourd. Le torrent de montagne emporte les barrages et tombe en cascade dans les creux ; — et c’est bien ce qui arriva. Le premier rang, tout en un coup, se trouve devant le grand fossé ; il le voit, mais il a, derrière lui, tous les autres qui le poussent. Il faut sauter. Quel saut ! Les premiers chevaux lancés écorchent la rive contraire avec leurs pieds de devant, et, renversés en arrière, ils tombent au fond du trou sur leurs cavaliers, qu’ils écrasent ; et le second rang, déjà, a roulé et s’est renversé sur le premier. C’est le grand saut dans la mort. Et, par centaines et centaines, on tombe les uns après les autres, les uns sur les autres, jusqu’à ce que le fossé soit comble, et que tout ce qui reste, le peu qui reste, puisse passer, comme qui dirait sur un pont fait d’hommes et de chevaux mêlés, qui remuent encore ! Et voilà pourquoi le grand Napoléon fut vaincu à Waterloo, pour ça et bien d’autres raisons que vous verrez dans l’histoire.
— Votre Napoléon, disait tout à coup Arnet, a fait le malheur de la France !
— Tais-toi, jeune homme, répliquait le vieux César. Tu ne sais pas ce que c’est que la gloire. La France, avant Waterloo, l’a connue, la gloire. Nous l’avons perdue. Elle reviendra. Nous l’attendons. Mais, pour ça, il faudra tous savoir souffrir en bons soldats. J’ai élevé mon fils dans ces idées. Il a fait la campagne de Crimée, c’est Bouziane après Bouziane. Quand je ne serai plus là, il vous en parlera de la Crimée, comme je vous parle de Waterloo. Et il parlera à son fils comme je lui ai parlé à lui.
— La France, répliquait Arnet goguenard, ne fera plus la guerre ; elle sait trop ce que ça coûte.
— Ça, je veux bien, répondait César d’un air bonhomme, par malheur, on la lui fera, la guerre. Et il faudra bien qu’elle sache se défendre.
Et Arnet ripostait :
— Pour ce qui est de se défendre, j’en suis.
Et, avec un bon sens puissant qui allait au fond des choses :