— Voyez-vous, maître Bouziane, disait le jeune Arnet, le malheur, c’est qu’il y ait des abominations permises aux empereurs, aux rois, aux maîtres des peuples ; des abominations qu’on dit même louables de leur part, tandis que ces mêmes choses sont défendues à tous les citoyens. Alors on ne peut plus comprendre. A la guerre, on tue, on vole, on brûle tout. Pourquoi est-ce permis ? Quand je pose un piège pour prendre six moineaux, et m’en nourrir — arrivent des pèlerins (Arnet désignait toujours ainsi les gendarmes) qui me font leur « procès-barbal » — mais, à vos empereurs, il est permis de faire tuer des hommes et même de nous manquer de parole quand ils ont juré qu’ils tiendraient leurs belles promesses. A la guerre, on fait tout ce qui m’est défendu et qui est défendu avec raison. Et, tant que ce sera comme ça, vous trouverez des révoltés comme moi pour dire à vos Napoléon que ce qu’ils font ne leur est pas plus permis qu’à moi. Et eux ils se décorent de leurs mauvaises actions.
— Ils en ont fait de bonnes, disait César Bouziane. Napoléon a fait le code, le livre de nos lois, dont la France avait bien besoin.
— Il n’est pas bon partout, le code, grommelait Arnet. Et puis, parce qu’il avait fait un bon livre, il avait le droit de faire la guerre nuit et jour ? Ah ! je vous dis, la guerre pour la défense, oui ! celle-là tant qu’on voudra !
Tels étaient, il y a quelque quarante ans, presque chaque dimanche, les thèmes des conversations, cent fois répétées en public, entre César Bouziane, le vieux soldat, et Arnet, le braconnier, l’insurgé de 1851.
Puis César Bouziane mourut. Alors son fils (le grand-père de Victorin) qui s’était tu tant qu’avait vécu l’ancêtre, eut son tour ; et, sans cesse, il redisait la charge légendaire de Waterloo ; puis les tranchées de Sébastopol, où il avait fait vaillamment son devoir de soldat français.
— Pour ce qui est des Russes, voyez-vous, disait-il, c’était comme des frères. On se battait quand venait l’heure, mais dans les moments où on ne se battait pas, on se passait du tabac ou un bon coup de vin — parce qu’on n’était pas des sauvages. Et puis, nous autres, Français, nous sommes comme ça. Nous avons pitié des hommes. On a bien assez de misère sur terre, par le travail, et les accidents, et les maladies ! Oui, il ne faut pas être des sauvages. Et, cependant, il faut se défendre. Le travailleur ne travaille pas pour les voleurs.
— Je suis bien plus avec vous qu’avec votre pauvre père, disait Arnet.
Telles étaient les idées générales transmises par les Bouziane à toute une région.
Et le jeune Victorin, le dernier Bouziane, savait par cœur toutes les histoires de ses deux pères-grands. Il ne les répétait pas, ce n’était pas dans sa manière. Les histoires ne sont vraiment bonnes que lorsqu’on a eu une part d’action dans les événements qu’on raconte.
Lorsque Victorin parlait, il ne parlait, comme son père, que de chasse ou de travaux rustiques ; mais, au fond de son cœur muet de paysan, il avait une image vivante, quoique lointaine, de la patrie et de la justice.