— Oui, elle a Augustin ! fit Arnet, qui alluma sa pipe.

— Ses amis, reprit Bouziane, lui proposent, à ce qu’elle raconte, une place pour Victorin. Il irait comme gardien d’un château. Il pourrait habiter avec elle la maison de garde, dans un jardin, pas loin du château. Rien à faire, dit Arlette, comme si c’était là ce qui convient à un homme jeune et vigoureux ! habiter une niche à l’entrée d’un beau jardin, au Prado ! Rien à faire ! être portier, à ne rien faire ! vivre dans une ville, quand on peut travailler en paysan sur son propre bien ! quand on pourrait se dire maître à son bord, comme un capitaine de bateau ! Abandonner une maison comme la nôtre, les bois, les champs, les vignes ! et laisser les deux vieux, qui vous ont préparé un si bel héritage, crever tout seuls ! et tout ça pour épouser une fille de rien ! ah ! misère de moi !

La mère Bouziane, debout, écoutait tristement et hochait la tête.

La colère montait avec le sang au cerveau de Bouziane. Il donna sur la table un grand coup de poing, qui fit sursauter les plats et les verres.

— Si je la tenais, cette gueuse, je crois que, de mes mains, je l’étranglerais. Ah ! l’imbécile !… Arnet, poursuivit-il, il faut lui parler une dernière fois, à notre fils ; parlez-lui, vous et maître Augias, une fois dernière ; essayez de lui montrer sa sottise et notre peine ; quoique notre peine, ça lui soit égal, mais montrez-lui sa sottise ; et qu’il va faire son malheur.

— Je lui parlerai, maître Bouziane, et je lui dirai ce que je pense ; et maître Augias aussi lui parlera une fois encore. Pour ce qui est de moi, voyez-vous, je lui parlerai d’autant mieux que, entre nous, je n’ai pas, pour mon compte, suivi la meilleure route. Raison de plus pour que je sache par où le diable nous attrape, et ce qu’il en coûte de se laisser attraper par le diable. Il y a souvent plus de sagesse utile dans la tête d’un fou rendu sage par le temps et l’expérience, que dans celle d’un saint qui n’a jamais vu le monde que par un trou ! C’est pourquoi je sais ce qu’il faut dire à Victorin, bonnes gens ; et, vous pouvez y compter, je le dirai.

— Merci, mon brave Arnet, dirent ensemble le père et la mère Bouziane.

Satisfaite de la promesse d’Arnet, la brave femme s’assit et se mit à manger, sur un coin de la table où les deux hommes prenaient le café, en fumant tous deux.

— Ne dites pas du mal de vous-même, fit Bouziane calmé. Le cœur vous commande toujours, vous, Arnet ; et quand c’est ainsi, le reste se pardonne aisément.

— Je ne dis pas trop de mal de moi, fit Arnet, mais j’en dois dire un peu, pour être juste. Je n’étais pas bête en mon temps, et j’avais de bons bras. Si j’avais voulu faire le paysan, sous les ordres de mon père qui avait un peu de bien, j’aurais pu, comme beaucoup d’autres, devenir un peu riche, assez pour être tout à fait libre ; mais non, j’aimais faire courir les pèlerins et les sangliers… J’aimais la chasse ; et la chasse, c’est une passion qui fait tout oublier. Tous ceux qui savent ce que c’est vous diront comme moi. J’aurais pu épouser une bonne fille, travailleuse, qui m’aurait aidé de ses bras, dans les travaux de la campagne. Je préférai épouser une institutrice révoquée, dont les chapeaux et les robes de ville flattaient ma bêtise. Et pour elle, après avoir gaspillé assez d’argent, je vendis ce qui me restait du bien de mon père. Dieu la reçoive en son paradis, ma pauvre femme ! Elle n’était pas sotte, mais elle avait mauvais gouvernement. Elle a bien fait de mourir. Et, maintenant, je n’arrive plus à payer le petit loyer de ma cabane ; voilà la punition de mon genre de vie. Avec le gibier, je peux vivre encore, oui, mais c’est tout juste. Je suis trop fier pour demander du secours à droite et à gauche : et j’ai refusé, par fierté, des offres bien charitables. Voilà l’exemple que je peux offrir à votre fils, maître Bouziane.