— De ce brave Arnet ! fit misé Bouziane.

— Et puis, voyez-vous, je sais bien, et ça m’est pénible, que je ne suis pas dans la règle des règlements ! Tenez, poursuivit-il ingénûment ; cet homme connu, dont nous avons eu la fête aux Mayons, M. Jean d’Auriol, en ces dernières années, m’a su faire beaucoup de bien, et, pour me forcer à accepter ses bonnes manières, il m’a dit des choses telles que je ne pouvais pas lui refuser : il m’a annoncé qu’il mettrait mes histoires dans des livres, et que mes histoires, donc, avaient une valeur, et qu’il voulait que j’en touche le prix pour ma part. Et c’est vrai que je lui en ai conté quelques-unes qui avaient de la valeur. Eh bien, c’était un crève-cœur pour moi de ne pas pouvoir récompenser, à mon tour, un homme comme ça ! Je ne pouvais pas lui envoyer mon gibier, vu que c’est la vente du gibier qui me fait vivre. Alors, un jour, j’ai pensé à lui faire un cadeau de belles châtaignes…

Ici Arnet soupira profondément.

— Mais je n’en avais pas, poursuivit-il, d’un ton d’extraordinaire ingénuité. J’ai donc été forcé d’en ramasser un panier dans la forêt, pas loin de ma cabane. Mais elle n’est pas à moi, cette forêt, maître Bouziane. J’ai choisi, une par une, les plus recommandables que j’ai pu rencontrer, en les cherchant avec beaucoup d’attention ; mais ça m’était pénible de me dire qu’elles n’étaient pas à moi ; pas plus à moi que le gibier, quand je chasse dans les bois du marquis de Colbert. Je suis forcé, pour me pardonner, de me dire que les écureuils et les sangliers en mangent une grosse part, des châtaignes ; et que je défends, moi, les récoltes en tuant des sangliers et des écureuils. Alors, je peux bien en prendre un panier pour faire un cadeau, n’est-ce pas ? Ce n’est pas pour moi, c’est pour être convenable.

Toute l’habituelle gravité de maître Bouziane, et même sa tristesse au sujet de son fils, ne tinrent pas devant cette confession ambiguë d’un maraudeur.

— Arnet, dit-il, je vous connais pour un franc galégeur. En ce moment, je devine que vous vous amusez de nous. De deux choses l’une : ou bien vous n’avez pas volé ces châtaignes, et vous inventez votre histoire à la manière des avocats du diable, qui noircissent l’un pour que l’autre paraisse blanc — ou bien…

Il s’arrêta et regarda Arnet d’un œil pénétrant. Toutes les rides d’Arnet faisaient de son vieux visage un soleil de malice. Il cligna de l’œil. Misé Bouziane elle-même ne put s’empêcher de sourire.

— … Ou bien, reprit Bouziane, c’est à moi que vous les avez prises, ces belles châtaignes ?

— Ce qui fait, dit Arnet, en riant, que me voilà tout pardonné.

— Arnet, dit Bouziane, regardez-vous comme un écureuil ou un oiseau à qui ma forêt doit nourriture.