— C’est ce que je fais, dit Arnet, mais précisément comme un écureuil, vu qu’un sanglier vous ferait trop de dommage.
— Mais, dit Bouziane, pour être convenable jusqu’au bout, il vous a fallu, en expédiant mes châtaignes à M. Jean d’Auriol, payer le port ?
— Moi ? dit Arnet. Que voulez-vous que je paie ? « Avecque » quoi payer ? M. Augias m’ayant mis proprement l’adresse sur le vieux panier que je m’étais fait prêter, pour ne jamais le rendre, me voilà en route vers la gare de Gonfaron. Là, j’attends un train de voyageurs. Le train s’arrête. A la première portière venue, je me présente : « Pardon excuse, madame, ou vous, monsieur, je ne vous connais pas, mais vous seriez bien aimable tout de même de laisser ce petit panier (il était gros, vous savez) au chef de gare en passant à Solliès. Il y a l’adresse dessus. C’est pour lui, le chef de gare. » La personne est étonnée ; je lui passe le panier par la portière. Le train siffle. Elle le prend. Le chef de gare le reçoit. Il connaît, comme tout le monde, le nom de M. Jean d’Auriol. Il lui envoie le panier. C’est très commode.
Les Bouziane riaient maintenant sans retenue.
— Enfin, conclut Arnet, si j’ai mis un peu de ruse à m’excuser devant vous comme je l’ai fait, c’est bien naturel. Je sais bien, dans le fond de moi, qu’avec ces châtaignes et autrement, je me suis mis souventes fois dans mon tort. Plus heureux je serais, si, en ma jeunesse, j’avais choisi le chemin battu, au lieu de prendre, à travers champs, des sentiers où l’on s’enfangue. Voilà, maître Bouziane, ce que je me promets de dire à votre fils.
Le lendemain, Arnet, ayant rencontré Victorin, lui répéta tout ce qu’il avait dit à son père et termina ainsi :
— Vois-tu, Victorin, c’est « un mauvais affaire » que tu te prépares à toi-même : tu veux épouser une fille qui n’est pas travaillante, et qui aime trop à se pimparer. Et puis, je sais, comme tout le monde, qu’elle mène plusieurs calignaires à la fois.
— Ah ! bon ! je sais aussi cela, dit Victorin, dédaigneux de cette accusation. Vous voulez parler de Mïus, n’est-ce pas ? Eh bien, elle m’en a parlé elle-même.
— Ah ! la finaude ! s’écria Arnet. Elle m’a coupé le devant (elle m’a devancé). Mais Marius n’est pas le seul, il y a Augustin.
— Oh ! celui-là, fit Victorin, il n’est pas à craindre.