— Voilà donc, répliqua Arnet, un chemin par lequel je ne peux passer ni te mener où je voulais. Je viens de t’expliquer pourquoi tu cherches ton malheur ; tu mécontenteras père et mère ; et, par ainsi, tu risques de perdre leur héritage, c’est-à-dire ton propre bien. De cela, ne parlons plus. Reste la question de l’abandon du pays, puisque tu comptes le quitter pour Marseille, où tu seras le portier d’une villa, à ce qu’on dit, au lieu d’être ici le fils de ton père et propriétaire d’une bonne terre.

— L’héritage, dit Victorin, ne m’échappera pas. A qui voulez-vous qu’il aille ? Ma mère m’aimera toujours. Et puis, je ne partirais pas si mes parents voulaient me recevoir chez eux avec ma femme.

— Cette dernière chose n’arrivera jamais, mon beau ; et tu le sais. Quant à te « lever » l’héritage, ça, c’est toujours possible quand les fils mécontentent les pères. Quand les pères se disent qu’après eux leur bien ira, par la volonté d’un fils, précisément où eux ne voudraient pas, ils deviennent capables de tout. Te voilà averti. Et, pour ce qui est de ton départ, dans point de cas, il ne te sera bon. Moi, qui ne suis que le pauvre Arnet et qui ai marché toute ma vie dans les chemins tortus, du moins ai-je choisi ceux de mon pays de naissance. Pauvre je suis, mais dans les pinèdes qui sentent bon, dans des sentes forestières dont je connais chaque tournant et chaque roche, et la moindre source à l’ombre des châtaigniers auprès de laquelle on trouve des fraises et des violettes en leur saison. Ah ! mon drôle ! les villes, si tu savais ! Vas-tu t’imaginer que, pour avoir appris A et B, tu y rouleras carrosse ? que tu passeras ta vie à boire frais, aux tables des cafés, sur la Canebière ; et que, tous les soirs, tu iras t’asseoir dans les théâtres de photographies qui remuent ! Pauvre de moi ! Pour tout ça, il faut des sous et beaucoup. Ce qui t’attend, je l’ai vu pour d’autres, qui ont préféré un métier dans les villes à leur métier de paysan sur leurs terres ; je l’ai vu, ce qui t’attend. C’est, au lieu de la bastide qui a des mûriers sur le devant et des vignes tout alentour, c’est une petite chambre sale, avec un plafond que tu toucheras de la tête, dans une maison haute de huit étages, dans les rues Magnaques de Marseille, où la sentide n’est pas celle de la gineste, non ! Rien que l’idée de vivre ou de mourir dans ces ordures noires des anciennes rues, mon homme, m’aurait ôté le goût d’épouser la plus belle fille du monde, s’il avait fallu la suivre jusque-là ! Je suis un homme de mes bois ; reste l’homme de ta vigne. Ici, nous avons les mistralades pour nous faire l’air pur ; et, quand je vise une bécasse, qui monte en plein ciel du côté où le soleil se couche, je dis, comme les Arabes, que la lumière du soleil c’est la fortune du pauvre ; elle est à moi autant qu’au plus riche, mais pas dans les villes. Reste avec nous, pitoua, que la bonne vie est ici. Laisse la ville à ceux qui en ont l’habitude. Per naoutré serié mortalo. Elle nous serait mortelle, à nous autres.

Victorin écoutait, tête basse. Qu’il y eût beaucoup de vérité dans les paroles d’Arnet, il le comprenait de reste ; mais l’image d’Arlette lui apparaissait, mignonne, coquette, pimparée, comme une damerette ; et de voir devant lui, Arnet, vieux et sans grâce dans ses habits de chasse fatigués, cela ne parvenait pas à effacer, en l’esprit de Victorin ni dans son cœur, la figure de la jeune fille, gantée, l’ombrelle en main, et qui, si gentîment, lui disait : « Vittorein ! » avec l’accent distingué des belles dames de Paris.

Aï ! Pauvre Vittorin ! Coumo ti compreni maou endraya ! Comme je te comprends en mauvaise voie !

XVIII
LA FAMILLE ET L’ÉCOLE

— Avoir honte de ses origines, répétait souvent M. Augias, rien n’est plus méprisable. C’est un mauvais et absurde sentiment, qui gagne le peuple, bien qu’il soit en contradiction complète avec l’idée démocratique. Toute société s’établit sur la réciprocité des services. Chaque métier travaille pour tous. Le mépris pour un quelconque de ces métiers utiles à tous est un sentiment de riche sans réflexion. Il ne faut pas attendre de voir en quoi les hommes nous sont utiles pour les aimer, mais si on ne les aime pas par charité, ou instinctive ou religieuse, il faut apprendre à les aimer parce que tous nous aident à vivre. Ce qui m’abasourdit, disait M. Augias à M. le curé, c’est qu’un homme, qui travaille de ses mains et qui se prétend républicain, puisse mépriser son propre métier, alors qu’il reproche à l’aristocrate orgueilleux de montrer le même dédain. Il est tout à fait singulier, lorsqu’il n’y a plus d’aristocratie pour mépriser les humbles, que des humbles se mettent à rougir de l’humilité de leur condition.

Le curé, souriant, approuvait, disant :

— Vous prêchez bien, Monsieur Augias.

— Voyez mon fils, reprenait Augias. Quel est son mal, à ce pauvre garçon ? L’orgueil. On peut être justement fier de soi quand on vaut quelque chose, mais lui, par quoi vaut-il ? Il est orgueilleux bêtement ; il souffre d’un orgueil criminel qui le pousse à dédaigner pêle-mêle, sans profit pour lui, tous les talents et mérites qu’il voudrait avoir tous, parce qu’il envie les profits qu’obtiennent le mérite et le talent. Pour moi, je pense que c’est le caractère qui fait la vraie valeur des gens. Oui, la valeur morale, c’est ce qui fait l’homme ; c’est sur cela qu’il faut prendre sa mesure. Lorsque l’homme vaut moralement, il n’y a plus pour lui de situation amoindrissante.