Ce qui m’a interrompu, ç’a été, ô Loti, un projet, une idée bizarres : l’idée, le projet, de faire jouer au Théâtre-Français une pièce en quatre actes, en vers.

Fatale idée, Loti, projet fatal ! Puisse le Bouddha cher à Chrysanthème vous garder à tout jamais du projet, de l’idée bizarres qui pourraient vous venir, comme à moi, — ô Loti, — de faire marcher sur un théâtre vos rêves en habits de réalité !

Le théâtre, ô Loti, est un endroit redoutable où les rêves des rêveurs prennent des corps, des voix, pour injurier et frapper leurs pères.

Au théâtre, votre frère Yves vous dirait que vous ne savez pas ce que vous faites, votre petite Chrysanthème vous affirmerait que vous ne savez pas ce que vous dites, et Azyadée que vous êtes un sot.

Dès qu’on apprendrait que vos propres amoureuses, vos propres frères et enfants, n’ont pour vous aucun respect, le bruit se répandrait que vous êtes plus bête encore qu’ils n’osent le dire, et les gazettes l’imprimeraient !


Elles l’imprimeraient, Loti. Il se trouverait des confrères pour annoncer à tout l’univers que votre œuvre, encore inconnue, votre œuvre encore vôtre, est indigne d’être et de paraître.

Ils ne s’apercevraient point qu’il y a, dans un procédé pareil, injustice et cruauté. Ceux mêmes qui demandent des œuvres dramatiques nouvelles, des efforts nouveaux, qui crient : « Place aux jeunes ! » c’est-à-dire aux auteurs sans autorité, — ne s’apercevraient point qu’ils font du découragement, du désespoir peut-être, qu’ils ruinent d’avance l’avenir sur lequel comptait un travailleur. Ils ne se diraient pas, ô Loti ! qu’ils sont pareils à la grêle qui tue la moisson à peine germée.


Et le public, indifférent, croirait, sur la foi des gazettes, que l’œuvre, inconnue de tous, a été condamnée par tout le monde, — au moment même où vous, l’auteur, vous déniez à l’expérience des maîtres eux-mêmes, et sur leur conseil, le droit de dire à l’avance : « Ceci fera de l’effet, ceci n’en fera pas. »