Car, ô Loti ! l’art du théâtre est par excellence l’art sans formule. Au théâtre, tout le monde vous conseille, personne ne sait quoi. C’est un lieu magique où on produit l’illusion et où on perd toutes les illusions. L’effet y prime le sentiment, la pensée, l’émotion. Tout le monde cherche donc l’effet, mais personne ne sait où il est. La grosse affaire est d’affirmer que l’auteur le sait moins que personne. Quelquefois tout le monde croit le savoir… « C’est ici ! » Quelle erreur ! c’est là-bas, tout au contraire, qu’il se produit alors au mépris des prévisions. Et le critique triomphalement de s’écrier : « Ça, c’est du théâtre ! » juste quand le succès le lui fait croire.
Qu’il y ait un art dramatique où l’émotion naîtrait des situations et des paroles, sans effet, — ce qui serait d’un très grand effet, — je suis de ceux qui le pensent, — mais les critiques enseignent le contraire, les directeurs affirment le contraire, parce qu’ils se font un devoir de chercher le succès d’argent, non le succès d’art, — et le public, — qui a bien d’autres affaires, — passe condamnation. Il va au cirque, — que j’aime beaucoup, et vous aussi, ô Loti.
Après les Burgraves, Victor Hugo, — ceci, je crois, n’a jamais été raconté, — s’écria : « Le théâtre m’ennuie ; les comédiens m’ennuient ; les répétitions m’ennuient ; les directeurs m’ennuient ; les ministres m’ennuient ; la censure m’ennuie ; les rois, les empereurs m’ennuient… je ne ferai plus de théâtre !… »
Découragé, il employa « ce qu’il avait de talent » à faire la Légende des Siècles.
Ne faites pas de théâtre, ô Loti. Moi, je n’ai plus qu’une vingtaine de comédies et de drames à écrire et je jure de n’en plus faire aussitôt après.
Pour le moment, impatienté, j’ai préféré revenir à l’âme arabe que « faire du théâtre ». Je retournerai dans quelque temps à la Comédie-Française. Je vous y convierai. Vous n’y viendrez pas. Vous ne devez pas aimer ça.