A mon retour d’Algérie, Loti, au sortir des grands horizons de désert et de mer, — on ne saurait croire quel effet lamentable m’ont produit la scène et les décors d’un théâtre ! Je ne comprenais plus. Le joujou de carton était trop petit ; l’action, trop compliquée et trop rapide… C’est que j’étais habitué aux simplicités, aux grandeurs, à la patience… j’étais arabisé.
L’âme arabe, ô Loti, est simple, grande, patiente, et n’a rien à voir aux discussions de théâtre.
J’ai écrit aujourd’hui les derniers vers de mon livre.
Laissez-moi vous conter comme il a été joyeusement baptisé, à vous qui aimez les jeux de la vie, du hasard, de la fantaisie.
Moi qui n’ai pu assister à Rochefort à votre fête « moyen âge, » je compte aller voir samedi prochain le bal offert aux Parisiens par M. Cernuschi. Je rêve un costume d’Othello, et j’essayais chez moi une robe blanche, de lin et de soie, quand des amis, à l’improviste, ont frappé à ma porte. C’était ce soir même : « Ah ! vous voilà ! vous allez baptiser mon livre ! » Nous éclairâmes a giorno. Le hasard, qui m’habillait en Oriental, fit entrer chez moi, à ce moment, un jeune Arabe qui fut mon compagnon de voyage de Tunis à Alger. Quand il eut entendu la Pétition de l’Arabe, la dernière pièce de ce livre, mon hôte, touché, ôta de son doigt une bague, et me tint, très gracieusement, ce petit discours, non sans quelque solennité : « Ceci est un talisman. Douze lignes du Koran sont gravées sur la pierre de cette bague, grande comme l’ongle du petit doigt, et qui a été rapportée de la Mecque. Je vous donne cette bague en souvenir du jour où vous avez achevé ce livre, qui défend, d’une manière si touchante pour moi, la race arabe.
« Cette bague est un souvenir légué à mon père par le Kashnadar (ministre de Tunis avant le protectorat), le même à qui M. Thiers écrivait : « La Tunisie est pour vous un trop petit champ d’action ; vous êtes vraiment un homme d’État. »
« Je tiens beaucoup à ce talisman. Le ministre notre ami l’a porté trente-sept ans. J’aurais « le cœur fendu » s’il était porté à l’avenir par un autre que vous ; je vous l’offre comme un remercîment des Arabes. »
L’émotion d’un Arabe, le jour même où j’ai écrit la dernière ligne de mon livre, voilà, Loti, un souvenir émouvant pour moi. Je vous le conte, persuadé qu’il vous touchera aussi.