— C’est votre père !

— Est-ce que nous avons demandé la vie à nos parents ? dit-elle ingénument, en levant sur lui son beau regard pur. Est-ce qu’ils ne doivent pas se faire pardonner, quand ils ont eu l’imprudence de nous faire naître sans assurer à l’avance notre bonheur ? Je ne suis pas assez enfant pour ignorer que s’ils nous ont mis au monde, c’était pour leur plaisir !

— Cependant… — essaya-t-il…

Elle conclut tout sec :

— Voilà pourquoi, mon cher, — bien que je vous aime, — car c’est évident, c’est vous que j’aime… je vous préfère du moins à tous les autres mal intentionnés de ma connaissance… eh bien ! que disais-je donc ?… Bref, malgré tout, ce n’est pas vous que j’épouserai, mon cher. Entrez-vous bien ça dans la tête… Pour mettre au monde des malheureux… Pas la peine !

— Etes-vous donc si sûre que la fortune, c’est le bonheur ?

— C’est au moins le seul moyen des bonheurs possibles !… Et c’est pourquoi, tout en vous regrettant, — je ne vous épouserai pas… Pas si bête !

Ce fut le dernier mot de cette conversation inoubliable… Et depuis ce jour-là, Monsieur Léon se mit à plaindre plus que jamais Mademoiselle Marie d’être si injustement malheureuse, et, pour la consoler un peu, à lui écrire des lettres d’amour, de véritables lettres d’amour « comme dans les livres », lui disait-elle. C’est même sur l’instante prière de Marie qu’il s’était mis à lui écrire ainsi tout ce qui lui passait par la tête et par le cœur. Elle ne lui répondait pas, ou seulement d’un mot bref sur sa santé, sur la couleur du temps. Elle n’avait pas envie de se compromettre sans aucun profit !… Et il écrivait toujours. C’était des lettres quelconques, pas plus spirituelles, pas plus bêtes que tous les cris de désir des autres amoureux. Il s’emballait, s’exaltait dans le souvenir des menus suffrages de l’adolescence. Comme on se grise en buvant, il devenait fou d’amour à force de parler d’amour. Elle, ces lettres l’enchantaient, et si elle lui répondait parfois, c’était surtout pour l’exciter à écrire. Avec lui, elle se sentait libre à cause de leur camaraderie, et sûre d’elle ; car elle le dominait complètement.

Elle ne risquait donc rien et se complaisait à relire ces paroles ardentes. Elle n’était pas sans regretter cette émotion des amoureux, devinée ou même éprouvée par elle, aux soirs d’été, dans les sentiers du Bois ; — mais elle refusait énergiquement de s’y abandonner tout entière pour ne pas compromettre l’avenir… L’avenir, c’était le beau mariage. Il fallait tout sacrifier à cela. On verrait après. On tâcherait de rattraper le temps perdu. C’est alors peut-être que Monsieur Léon aurait son heure, — qui sait ? Lui-même, de son côté, concevait parfois cette idée, et l’envisageait sans trop d’impatience, comme « une de ces choses qui arrivent ». Et elle continuait de résister, sans beaucoup de peine d’ailleurs, aux tentatives du jeune lieutenant. Il s’emportait quelquefois ; alors elle le faisait rentrer, d’un mot, gentiment, dans les limites du respect nécessaire.

Il lui donnait, sans le savoir, une comédie d’amour à laquelle, par l’imagination, elle prenait presque autant de plaisir qu’à une aventure définitive.