C’était bien cela, en effet. Albert se nourrissait en silence de rêves passionnés. Il vivait du souvenir des longues journées passées avec Marie. Le pauvre théoricien ne raisonnait plus ! Le positiviste était dompté par la force impondérable. L’objectif et le subjectif s’embrouillaient pour lui. Il attendait, fiévreux, les soirs, devenus rares, où enfin, par politique vis-à-vis des sœurs et de la mère, Paul arrivait, amenant Marie et Annette.

Annette, presque tous les jours, se faisait accompagner chez Pauline. Pauline venait souvent chez Annette. Paul maintenant n’admettait guère que sa femme vît sa petite sœur ailleurs qu’à table. Il le lui avait dit. Injure nouvelle, sanglante, qui ajouta à tous les ressentiments de Rita.

La petite avait ses leçons. Les professeurs lui prenaient une partie de ses journées. Paul l’emmenait de temps à autre dans les musées — et ce fut, une fois ou deux, avec Pauline, dont la vue lui inspirait maintenant de profonds regrets, de tendres vénérations. Ah ! le brave cœur, pensait-il. Et sa pensée évoquait malgré lui les dernières recommandations de sa mère.

Il s’entretenait souvent avec l’abbé, lui demandait des conseils. — « Je suis heureux d’être encore bon à quelque chose… quoique prêtre », lui disait l’abbé avec un sourire de malice.

Il n’y avait pas deux mois d’écoulés depuis la mort de la comtesse, lorsque, après une de ses conversations avec l’abbé, Paul alla voir dans sa chambre sa chère Annette.

— Je viens te parler sérieusement, ma mignonne. C’est très grave.

Depuis la mort de sa mère, Annette, si finement espiègle autrefois, avait toujours comme un voile de tristesse qui l’embellissait en lui donnant un air de petite femme, mais qui effrayait Paul.

— Elles se mettent à se ressembler, ces deux petites, disait Madame de Barjols.

Eh bien ! il ne voulait pas cela. Il ne voulait pas surtout que leurs destinées à toutes deux devinssent pareilles.

Annette écoutait.