… Mademoiselle Marie Déperrier, celle que le monde connaît, n’a aucun rapport avec celle qui est connue seulement d’elle-même.

Mademoiselle Marie Déperrier sait parler, dans le monde, le langage le plus choisi, le plus châtié, le plus élégant, mais lorsqu’elle se parle à elle-même, c’est avec la plus parfaite trivialité. Il y a des étrangers qui, tout en s’exprimant le plus correctement du monde dans la langue d’un pays visité, ne savent penser cependant que dans leur langue maternelle. Mademoiselle Marie Déperrier ne peut penser qu’en argot parisien, mais la traduction qu’elle fait à voix haute de ses monologues intérieurs, a d’autant plus de dignité qu’elle exige un certain effort, une noble surveillance ! Mademoiselle Déperrier, par exemple, jugera ainsi un homme, dans le secret de sa pensée : « Non ! ce qu’il est rasant ! on n’a pas idée de ça ! c’est rien de le dire : il est crevant, le bonhomme ! » et elle traduit à voix haute : « la conversation de monsieur un tel n’est pas toujours des plus divertissantes… »

Quand Mademoiselle Déperrier dîne en ville, et c’est presque tous les soirs, elle critique en gourmet de race, le velouté d’un plat sucré ou la saveur d’un salmis de bécasses, mais, chez elle, le plus souvent, elle déjeune et dîne de charcuterie, de jambon, d’une côtelette de porc, qui nage dans la sauce brune.

Mademoiselle Déperrier en rentrant chez elle à six heures du matin, a oublié quelquefois d’ôter ses chaussures de soirée, d’adorables pantoufles de Cendrillon, — pour faire elle-même son lit quitté la veille à six heures du soir.

Il y a, dans le petit appartement qu’elle habite avec sa mère, une pièce à peu près convenable : le salon. C’est celle qu’on voit, — mais les autres pièces disent l’abandon, le désordre, toutes les négligences.

Mademoiselle Déperrier porte à ravir des toilettes modèles ; — mais, sous la robe glorieuse, les dessous sont fripés, ternes, douteux ;… à moins de promenade en mail-coach…

Mademoiselle Déperrier est une personne pleine de duplicité, prête à réaliser toutes sortes de projets, même des projets honnêtes, sous la seule condition qu’ils la conduiront à la fortune, à toutes les jouissances matérielles.

Mademoiselle Déperrier est une personne dans le train.

Or, elle se sait aimée par M. le comte Paul d’Aiguebelle, qu’elle a connu il y a peu de temps en Provence, à Hyères…, « car à Paris, ma chère, on n’en fait plus comme ça, je t’assure ! Et quand tu l’auras examiné, toi qui t’y connais en hommes, ma petite Berthe, tu tâcheras de me dire dans quoi on a bien pu le conserver ! »

Ainsi avait parlé à sa meilleure amie Mademoiselle Déperrier. Elle voyait se dessiner son avenir. Il n’était pas assuré encore, mais, Dieu aidant ! elle triompherait de tous les obstacles… Elle aurait enfin une femme de chambre avec tous ses accessoires, c’est-à-dire avec la fortune et le titre d’un mari qu’elle jugeait à moitié provincial, ce qui pour elle signifiait : facile à tromper.