— Oui. Parce qu’il n’a pas fini de souffrir, avec moi. Si encore je savais moi-même exactement ce que je compte faire de lui ! Mais je n’en sais rien !… Que sait-on ? Tiens, à de certains moments, il me semble que, par ce mariage j’entre dans une forteresse et que lui, Léon, sera ma seule chance d’évasion.

— Mais tu ne veux pas t’évader…

— … Avant d’avoir vu comment la prison est faite ; oui. Si j’allais m’y plaire ?

— Au fond, ma petite Marie, je voudrais être à ta place. Tu es en plein roman. Ça doit être bon. Tu me fais l’effet de ces originaux qui se marient en ballon. Ils échangent le premier baiser à 1,500 mètres par-dessus les moulins, — et la peur de tomber… Enfin, je m’entends… Ils mettent les frissons doubles… C’est si bon, d’avoir peur !… Qu’est-ce qu’il faut dire à Léon ?… De venir demain ? Entendu !

C’était bien cela. Les complications enchantaient Marie. L’inquiétude que lui donnait l’arrivée de Léon, le mépris pour elle-même que lui inspirait la conquête — trop facile, jugeait-elle maintenant — de cette provinciale famille, la joie et le dégoût d’y avoir si vite réussi, une chance de voir, au dernier moment, échouer son projet, tout cela, à des degrés très divers, était brûlant en elle, et lui faisait sentir la vie avec l’intensité désirée. Elle avait bu, en son enfance, de si amers, de si forts breuvages ! Pour goûter la vie, il fallait qu’elle y trouvât quelque chose d’âpre et de mordant. Son imagination avait toutes les expériences. Aisément les réalités lui semblaient misérablement simples.

Par moments, malgré ses curiosités d’intrigue, elle sentait un découragement final, une accablante lassitude, l’envie de n’être plus.

Elle avait tant rêvé, tant désiré… Oh ! se reposer du désir !

« Tout ça, c’est toujours la même chose… A quoi bon tout ça ? » Et la songeuse perdait quelquefois de vue, brusquement, le triomphe au milieu de tous les luxes, sous les plafonds d’or d’un palais, pour rêver le bonheur farouche de mourir à deux, dans une mansarde, étouffée par la fumée d’un réchaud. Puis un besoin furieux de vivre emportait son imagination, mais elle serait morte très bien, ne fût-ce que par bravade. Qu’avait-elle à regretter ? Elle ne connaissait pas la joie, ne connaissant pas la tendresse.

L’audace devant la mort, c’est la grande puissance des aventuriers. Elle en était. Elle était de la race qui ne redoute rien ; elle était de ceux qui aiment mieux le risque que le gain. C’est le cas de tous les joueurs : tous aiment mieux perdre que de ne pas jouer !

Le vieux docteur, qui était venu de son côté rendre visite aux d’Aiguebelle, repartit pour Hyères en même temps que Mme de Ruynet. Son tilbury s’avança jusque sur la terrasse où Berthe et Marie avaient rejoint le comte et sa mère.