« Le baron riait en buvant ; et, lâchement, les valets riaient aussi, sachant que le seigneur, passé maître en cruautés joyeuses, ferait comme il promettait. Par avance, ils jouissaient du spectacle d’un moine découpé tout cru comme une oie rôtie.
« Le moine, n’eût été qu’il avait bu, aurait pâli ; mais, soutenu par la vertu du vin :
« — Je conviens, dit-il, que jamais il ne fallut à un homme, pour découper une oie, courage pareil à celui que vous me contraignez d’avoir. Et donc, monseigneur, j’affirme qu’une seconde coupe de vin, pour me renforcir le cœur, me serait d’un grand secours, et servirait par là vos louables intentions.
« — Versez-lui une seconde coupe. J’aime la vaillantise ; le gredin en montre véritablement. Qui bien boit, pisse bien, jarnidieu ! Et qui pisse bien, bien se battra. Allons, maintenant, attaque ton ennemi, bon moine ! Car cette oie est ta seule et véritable ennemie, puisqu’elle déterminera ton genre de supplice.
« — Je ne sais, dit Pablo, si, sans avoir bu plus que de raison, une autre créature, moine ou homme d’armes, eût fait aussi bonne contenance que frère Anselme en présence d’une oie aussi dangereuse, quoique morte.
« Il avait posé sur la table un de ses deux tranchoirs ; et, de sa main libre, il se grattait la tête comme un homme embarrassé ; et, à parler franc, il y avait de quoi se gratter la tête, même si elle était pure de toute vermine.
« Il se grattait pour ranimer les esprits animaux qui, sous son crâne, étaient effrayés par les conséquences fatales du geste qu’il allait faire. Tout à coup des éclairs riants pétillèrent dans ses yeux : il venait de concevoir une idée merveilleuse qui lui fut inspirée par le ciel ou par le diable, — c’est au choix des complexions de chacun…
« Toute sa figure, peu à peu, se mit à rayonner de facétieuse malice… Il préparait une galégeade héroïque, homérique… Il leva sur le tyran, puis sur l’assistance, ses yeux pleins de rire, puis les abaissa sur l’oie redoutable. Sa main gauche se débarrassa, sur la table, du second tranchoir ; puis, de cette main gauche, il saisit l’oie et la maintint solidement contre le vaste plat d’argent. Ensuite, avec ostentation, il tendit et roidit l’index de sa main droite, — lequel index lentement il enfonça, énergique et rigide, dans le trou que notre oie avait eu jadis sous la queue ; puis, retirant du trou ce doigt, tout gluant de bonne graisse, il le promena sur ses lèvres et le pourlécha d’un air satisfait… »
Lorsqu’avec son chef et toute la bande, Sanplan eut ri copieusement :
— Je n’ai, sire Pablo, qu’un mot à reprendre dans votre récit ; vous avez dit : « le trou qu’elle avait eu jadis sous la queue. » Ne l’avait-elle donc plus, ce trou ? Je croyais qu’il nous accompagnait fidèlement dans la tombe.