« Toutefois, espérant qu’en sa bonne tête de casuiste il trouverait peut-être un moyen de se tirer d’affaire sans trop de mal, il se rassura quelque peu, feignit de croire à la clémence du monstre ; et, par un effort de volonté, cessant de trembler, il se mit à table, et dit :

«  — Mon cher seigneur est trop bon. Que la paix du ciel soit avec lui !

« Un écuyer tranchant, aiguisant un grand coutelas, s’apprêtait à le plonger dans les chairs, visiblement succulentes, de l’oie.

« Le baron arrêta d’un signe son officier de bouche.

«  — Pour aujourd’hui, dit-il à Anselme, mon écuyer tranchant, ce sera toi. Qui si bien tue gibier courant, doit magnifiquement découper gibier mort… Qu’on pose devant le moine cette oie si appétissante qu’elle a l’air de dire « Mange-moi ; » et qu’on lui mette en main les tranchoirs dont il va jouer en maître ;… mais, avant tout, pour lui donner bon courage à sa difficile besogne, qu’on emplisse de vin ma plus large coupe… Bien… Bois-la d’un trait, mon frère, à ma santé.

« Le moine but, et se sentit tout de suite le cœur plein d’espérance. Il commençait à croire qu’il était à demi pardonné… Le dieu qui est dans le vin entra dans son cœur ; un bon sourire parut sur ses lèvres ; il dit le benedicite d’un air reconnaissant.

« L’affreux baron riait de bon cœur. Le moine regardait l’oie attentivement, la tournant et retournant ; cherchait à bien reconnaître les jointures où il comptait introduire sans tâtonner les deux tranchoirs, qu’il élevait déjà, un dans chaque main :

«  — Un moment encore, mon frère, s’écria le baron cruel ; je ne veux point te prendre en traître. J’oubliais de t’annoncer la punition qui t’attend. Il est vrai que l’oie une fois découpée par tes mains adroites, je jure que tu en auras ta part. Mais sache bien qu’ensuite, on te fera, à toi, exactement tout ce qu’à elle tu auras fait.

«  — Qu’entendez-vous par là, mon bon seigneur ?

«  — J’entends que si tu lui coupes une aile, on te retranchera un bras ; si une cuisse, on te retranchera une jambe. Prends garde, te dis-je, que tout ce que tu feras à cette oie, on te le fera ensuite, et dans l’ordre que tu auras choisi. C’est pourquoi je te conseille d’abréger toi-même ton supplice, en commençant par lui couper la tête.