« — Qu’en faut-il faire, beau seigneur ?
« Déjà ivre à demi pour avoir bu force rasades d’un vin comparable au vin merveilleux qu’on nomme, en Avignon, Châteauneuf-des-Papes, ou à celui qui, à Toulon, est célèbre sous le nom de Lamalgue, le baron était, par hasard, de bonne humeur. Lorsqu’il était de bonne humeur, il était pire, car alors il se voulait amuser, et ses amusements étaient d’un fou et dix fois plus cruels qu’à l’ordinaire.
« Voyant frère Anselme trembler de tous ses membres, il voulut jouer de lui, comme chat avec souris, avant de lui faire endurer le dernier supplice.
« En sorte qu’une idée de joyeux dément lui passa par la tête.
« — La dernière fois que je t’ai puni, lui dit-il, je t’ai promis qu’à la prochaine tu serais enfin pendu — et tout nu, comme de juste, car je respecte ta robe. Aujourd’hui, je change d’idée. Tu n’y perdras rien ; au contraire…
« Le baron, jouissant de voir l’anxiété de sa victime, garda le silence un instant, puis tout à coup : « Je t’invite à souper avec moi ! »
« Frère Anselme, tremblant, se demandait quel piège pouvait bien cacher une politesse si peu attendue.
« Le baron répéta :
« — Je t’invite à dîner avec moi ; et, comme cela n’est pas un supplice, je te laisse, pour l’instant, ta robe, vu que ta peau me serait encore plus déplaisante à voir que cette robe dégoûtante. Allons, assieds-toi, coquin !
« Frère Anselme ne savait que penser. Il était payé pour savoir qu’on doit toujours se méfier des puissants qui s’amusent ; et que, comme l’a écrit l’empereur Marc-Aurèle, rien, rien n’est plus horrible que les caresses d’un loup.