— Le conte promet, chuchota Sanplan.
— Or, sur les terres du baron, se trouvait un couvent ; et, dans ce couvent, un religieux qui avait, lui aussi, la passion de la chasse, exagérée par le vice de gourmandise. C’était le frère Anselme, qui avait été diable avant de se faire ermite ; et il braconnait à cœur-joie. S’il parvenait, en hiver, quand, sous la neige, la terre est gelée, à capturer un daim qui, attiré par une poignée de foin placée au bon endroit, tombait dans quelque piège savant, — fosse creusée, par exemple, et recouverte de branchettes et de feuillages, — alors le monastère s’en régalait, en buvant à la mort subite du farouche seigneur qu’on vouait de tout cœur à la colère céleste.
« Plusieurs fois, notre malheureux moine avait été pris et bâtonné.
— Bâtonner un homme d’Église, dit Sanplan, cela ne se faisait guère, à ce que je me suis laissé conter. Les plus terribles de ces barons reculaient devant la robe des religieux.
— Vous oubliez que le farouche sire des Adrets s’était converti au protestantisme. Cependant, il se souvenait d’avoir été catholique ; et, par dérision, il prenait soin de faire dépouiller d’abord Anselme de sa robe lorsqu’il le voulait punir. Cette robe respectable, il la faisait poser devant lui sur un buisson, la saluait comme dévotement, assurant que oncques il ne porterait la main sur elle ; cela, disait-il, pour deux raisons : la première, c’est qu’elle était pleine de vermine ; la seconde, c’est qu’elle était sainte et vénérable. Puis il se tournait vers le moine tout nu et lui disait : « Maintenant que tu n’es plus qu’un homme comme un autre, et pour ce que tu as touché au gibier défendu, je te vais faire châtier au nom de Dieu, comme fut châtié Adam, notre père à tous, pour avoir touché au fruit défendu. »
« Et, à plusieurs reprises, le frère Anselme avait été fouetté jusqu’au sang ; mais le bougre frottait ses plaies avec un certain onguent dont il avait la recette, et reprenait bien vite, au couvent, ses patenôtres et, dans les bois, ses habitudes de maraudeur.
« Un beau jour, comme l’aimable seigneur allait se mettre à table, on accourut lui annoncer que le frère Anselme venait d’être capturé, dans le moment où il ramassait, à l’orée du bois voisin, une couple de belles perdrix.
« Le baron était déjà assis, plein d’appétit, devant sa large table chargée de flacons ; et on lui présentait une oie sauvage cuite à point et dorée à souhait, dont, par avance, il se pourléchait les babouines…
« — Amenez-moi ce coquin, cria-t-il à ses gens.
« On le lui amena. Deux valets le tenaient entre leurs griffes et le secouaient rudement par la gorge.