— Et vous la soignâtes, en orateur expérimenté, ô Pablo, lorsqu’il advint qu’un âne, ayant braillé à tue-tête, pour vous applaudir sans doute, vous profitâtes de l’incident et braillâtes vous-même en toute hâte, comme si le braiement eût été votre façon naturelle de vous exprimer. Vous régalâtes ainsi l’assemblée des Trois-États ; et moi-même, vous m’enchantâtes.

— Vous êtes, ami Lecor, une bonne pâte.

— Ami Pablo, je m’en flatte.

— Mais, avec tout cela, dit Gaspard, riant, Pablo ne saurait se vanter d’avoir pris sur toi, Lecor, sa revanche du Siège de Six-Fours ; car, à bien juger, il dut son succès de Saint-Maximin à l’art de l’orateur et non à l’art du narrateur ; et ce sont deux genres très différents. Les récits qu’il nous a faits aujourd’hui ne sont pas, à proprement parler, des contes, mais plutôt des fragments de mémoires personnels. Et lorsqu’il a voulu, le soir même de son arrivée parmi nous, nous amuser par le récit qu’il intitula : la Pluie de macaronis, il a pu voir que, en bons juges, nos hommes lui firent froid accueil. Je demande, en conséquence, qu’il nous régale aujourd’hui d’une histoire digne de faire pendant au Siège de Six-Fours… Point d’excuse, Pablo ! Qu’on réunisse la bande !

— Et surtout, dit Pablo, que personne n’ait plus la cruauté de faire allusion à ces misérables macaronis. Je vais vous dire une vraie histoire de moine, friande à se lécher les doigts. Cette histoire se rattache à notre conversation de tout à l’heure sur la férocité et l’absurdité des guerres de religion, car le baron des Adrets en est le héros. Ce beau sire, dont les bandes avaient failli s’emparer de notre ville d’Avignon, s’était fait protestant. C’est lui qui força, un jour, quelques-uns de ses vaincus catholiques à sauter du haut d’une tour pour s’abîmer contre terre. Cependant, un bon mot suffisait parfois à désarmer ce bandit, auquel nul de nous ne voudrait ressembler.

« Combien cet homme fut méchant jusqu’à la férocité, l’histoire que je vais vous conter le montrera. Elle fait voir aussi comment, de tout temps, l’esprit gaulois sait se venger des plus atroces violences, et quelquefois y échapper, grâce à la vertu du rire. Il n’y a pas de géant qui ne soit tôt ou tard vaincu par la spirituelle malice d’un nain…


Sanplan prit son sifflet de maître d’équipage ; et, quand, à son appel, les hommes furent tous réunis, Pablo commença ainsi :

— C’était en un temps, pas très éloigné du nôtre, où de féroces barons terrorisaient leurs vassaux, et où un rustre ne pouvait pas prendre au lacet un lapin sauvage sans courir le risque d’être pendu.

« Entre les plus affreux de ces barons-bandits, qui, embusqués dans leurs châteaux forts, juchés au sommet des collines, étaient toujours prêts à fondre comme des faucons sur les pauvres braconniers — le baron des Adrets était le plus cruel. La chasse était sa seule passion ; ses vengeances les plus atroces s’exerçaient contre les piégeurs. Prendre un cerf sur ses terres, ou seulement un lièvre, c’était se livrer soi-même à la mort et préalablement à la torture ; car jamais un malheureux, condamné à la pendaison par son bon plaisir, n’eut le bonheur d’une mort simple. Il le faisait fouetter d’abord, cribler de coups d’aiguille ; brûler au fer rouge ; et il trouvait, aux cris de douleur des ses victimes, un âcre plaisir de diable à face humaine.