— Es-tu bien sûr, dit Gaspard, d’avoir été l’un des héros de cette histoire ?… Je crois qu’elle se passa dans un temps où tu tétais encore… Mon grand-père me l’a contée bien souvent.

— Ma foi, répliqua Sanplan, il me semble bien que mes souvenirs ne me trompent pas et que j’étais de l’aventure… Au surplus, quand une histoire vous amuse, c’est folie de chercher à gâter votre plaisir avec des comment, des quand et des pourquoi… Il y aura toujours assez de critiques…

CHAPITRE XI

L’oie de frère Anselme.

Quand on eut applaudi Sanplan, au milieu des rires :

— Convenez, dit tout à coup Lecor à Pablo, que vous m’avez gardé je ne sais quelle antipathie depuis le jour de mon admission dans la bande. Ce jour-là même, je contai, sur la demande du capitaine, le Siège de Six-Fours ; et ce récit fut accueilli par un tel succès de gaîté que vous-même vous en rîtes, mais d’un rire qui tirait sur le jaune.

Dom Pablo fit une grimace.

— Les passions du monde civilisé, dit-il, visitent les ermites jusqu’au fond des déserts, et je dois convenir que, malgré mes sentiments religieux, je vis en vous un rival dangereux pour ma gloire terrestre ; je tremblai pour la préséance de mon éloquence sacrée, mais cette impression ne dura pas.

— Je crois, dit Lecor, qu’elle s’effaça le jour de la Fête-Dieu, à Saint-Maximin. Là, votre triomphe dépassa le mien de cent coudées, attendu que je n’avais, moi, conté le Siège de Six-Fours qu’à nos camarades, tandis que, ce jour-là, votre discours s’adressait à tout un peuple. Vous l’enthousiasmâtes… Il vous le fit bien voir, lorsqu’il vous hissa sur le dos d’un âne plus fleuri et enrubanné qu’un mât de Cocagne dressé pour la Sant-Aroï.

— C’est ce jour-là, dit Pablo, que vous prononçâtes ces paroles serviables que je n’oublierai jamais : « Ton exorde est bon, soigne ta péroraison ».