« Mais voilà que, le lendemain, survient encore un Anglais, un brick de guerre, celui-là ! et qui nous donne la chasse !
« Attention ! dit notre capitaine, attention ! les enfants ! nous allons rire ! » Et il nous ordonna d’ouvrir les coffres de nos belles captives, d’y prendre leurs atours, robes, mantelets, chapeaux à plumes, ajustements de toute sorte, — falbalas, soie et dentelles, — et de nous déguiser en femmes de qualité… Nous avions compris ! il voulait faire croire au bateau de guerre anglais que nous étions d’inoffensives demoiselles qui se promenaient en mer, allant d’une île à l’autre, rendre des visites…
« Tous les passagers furent enfermés dans l’entrepont, tandis que, sur le pont, nous autres, les matelots en jupons, pouffant de rire et cachant, sous les ombrelles et les chapeaux à plumes, nos visages dont quelques-uns étaient admirablement barbus, nous nous pavanions, en gangassant la poupe ou la croupe, comme font toutes les dames qui sont vraiment de qualité.
« Donc, le capitaine comptait que, nous prenant pour de chastes Anglaises, l’Anglais nous laisserait passer… Pas du tout !… Il nous envoie un coup de canon pour appeler notre attention ; puis, il nous arraisonne ; — autrement dit, il nous demande qui nous sommes…
« J’empoigne un porte-voix, sur un signe de mon chef, et je crie à l’ennemi, en anglais de la Canebière :
« Ta maïré a fach ùn pouarc ! » L’Anglais, sans doute, ne reconnut pas sa langue maternelle, puisqu’il s’apprêta à nous canonner de nouveau ; et, cette fois, tout de bon.
« Comme nous n’étions pas taillés pour lui échapper par la fuite, le capitaine nous cria : « En êtes-vous pour l’abordage ? » — Avec ensemble, nous répondîmes : « Oui ! oui ! à l’abordage ! » Notre brick aussitôt vire de bord, court sur l’Anglais, l’aborde de flanc… et nous voilà, enjuponnés comme nous étions, jetant au diable ombrelles et chapeaux de femmes pour empoigner pistolets et haches, retroussant nos cotillons pour sauter sur le pont de l’ennemi ! C’était magnifique, toutes ces fausses femmes, mentons barbus, crânes tondus, poussant le cri de guerre et s’agitant dans leur soie et leurs dentelles déchirées ; on aurait dit des pavillons vivants, de toutes les couleurs ! L’Anglais perdit du temps à s’étonner, et nous en profitâmes pour l’étonner davantage par la rapidité de nos mouvements. Cogne à droite, cogne à gauche ! On bondissait en avant, en arrière, pour attaquer, pour éviter… saute à bâbord, saute à tribord… Chassez, croisez !… Ce fut un bal, mes enfants, un bal enragé : pavane et courante, trin-coquin, roumavagi du diable, une fête de Turc à More ! zou ! zou ! én éleis ! un branle-bas si inattendu, si extraordinaire, vu nos habillements, que l’Anglais, avant d’être revenu de sa surprise, dut se rendre, dès qu’il eut vu l’un de nous — et c’était moi-même ! — amener bravement son pavillon ! C’était moi-même, mes enfants, moi, Sanplan, qui avais l’air, enjuponné comme j’étais, de la déesse des combats maritimes !
« Quand nous arrivâmes à la Pointe-à-Pitre avec notre prise, comme nous avions, par plaisanterie, gardé nos drôles d’accoutrements, nous fûmes reçus avec des honneurs doubles, ceux qu’on doit à des amiraux vainqueurs, — et ceux qu’on doit au beau sexe. Et cette journée sera fameuse dans l’histoire, sous le nom de journée des miss[7]. »
[7] Authentique.
Lorsque Sanplan se tut, au milieu des rires :