— Vous ne me connaissez pas encore ! dit Pablo avec une certaine tristesse… mais je l’ai mérité ! — Non, je ne pris pas la place de l’homme ingénu que j’avais trompé. — « Écoute, lui dis-je, ta simplicité sera respectée. J’aurais voulu croire à ton miracle. Je regrette d’avoir été déçu ; mais que tu aies pu voir par tes yeux que le mien du moins est véritable, cela me console… » Alleluia, mes amis ! Il existe, ô miracle ! des hommes rusés qui sont en même temps des naïfs ! Il y a des athées qui sont des gobeurs ! il y a des imposteurs qui ont de la sincérité !… Il y a de faux prophètes qui croient aux sorciers !… — « Va, dis-je à l’ermite imposteur, va, mon frère, et ne pèche plus ; et vis en paix. J’aurais honte et remords de troubler ton innocence prodigieuse !… Par ta candeur parfaite, je te trouve non seulement digne de respect, mais digne aussi d’exploiter la sottise des bonnes gens qui croient à ton pouvoir bienfaisant ! Ne les détrompe donc pas, et que leur erreur consolante soit désormais la récompense de ton aveu sincère et de ta contrition ! » Ce disant, je le laissai à genoux, priant Dieu et invoquant mon saint nom, à moi, pauvre pécheur ! Pour lui, je suis resté un saint, et cela vaut mieux que bien des gloires plus mal acquises.

— Après celle-là, s’écria Sanplan émerveillé, il faut tirer l’échelle… Vous avez, frère Pablo, le génie le plus génial qui ait jamais étonné mon infime génie… et je baiserais le bas de votre robe… si vous la décrottiez plus souvent.

— Ma foi, conclut Gaspard, l’histoire est édifiante et le conteur n’est pas trop méchant ;… mais est-ce que notre mélancolique Bernard ne nous conte rien, à son tour ?

— Excusez-moi, maître, dit Bernard ; ma jeunesse gagne plus à écouter vos sagesses qu’à entrer avec elles en rivalité d’éloquence.

— J’entends, j’entends, dit Gaspard avec un bon sourire ; tu as une pensée unique, que je connais bien, bel amoureux, et tu préfères ne pas t’en distraire… A ton aise ! Tu n’as peut-être pas tort.

— Alors, à toi, Sanplan ! conte-nous une histoire.

— Ceci, dit Sanplan, n’est pas un conte à plaisir inventé ; c’est bel et bien une aventure à laquelle j’ai pris une part glorieuse, au temps de ma belle jeunesse.

« … J’étais matelot à bord du Saint-Magloire, un beau brick marseillais, et nous faisions route pour la Guadeloupe. Nous étions une centaine de marins, à bord, sous les ordres d’un fameux capitaine, mes amis ! un homme qui jamais n’eut peur de rien.

« Et voilà que, tout en un coup, nous rencontrâmes un Anglais, un bateau magnifique, qui s’en allait à la Jamaïque… Comme il aurait pu tenter les pirates de Tunis ou d’Alger, nous ne voulûmes pas en laisser l’aubaine à ces païens, et nous l’attaquâmes nous-mêmes pour la gloire et le profit de la chrétienté. La capture était bonne. Son chargement — une fortune ! — fut transporté, en un clin d’œil, sur notre brick, avec tout son équipage et avec tous ses passagers ; les passagers, c’était une vingtaine de beaux messieurs d’Angleterre, et une bonne douzaine de belles dames anglaises. Ces dames étaient des personnes diablement riches, à en juger par le nombre de coffres, — emplis de falbalas, chapeaux et robes, — dont elles se firent suivre à notre bord.

« Vingt-cinq de nos matelots furent chargés de conduire en port sûr le bâtiment anglais, notre capture ; et nous, nous reprîmes notre route.