Ce jour-là, il y avait grande réception et bal chez les dames de Garnier.

« Gaspard arriva flanqué de deux hommes qu’il posta aux deux portes du château. Ils étaient armés de tromblons effrayants mais chargés à poudre seulement, car sa maxime inviolable était : Ne tuez jamais.

« Gaspard franchit le vestibule du château, jeta son manteau à un valet, et on vit apparaître à la porte du salon, au milieu d’une danse commencée, un beau gentilhomme non invité, qui s’annonça lui-même en ces termes : « On m’a dit, Mesdames, qu’on vous avait alarmées avec des histoires effrayantes sur un certain Gaspard de Besse, terrible bandit ; j’ai voulu vous le présenter. »

« Et comme tous les yeux se tournaient vers la porte et que la panique commençait à faire blêmir plus d’un front, à la pensée de voir apparaître une sordide figure de brigand, Gaspard ajouta avec calme : « Ne cherchez pas ailleurs, Mesdames et Messieurs ! C’est bien moi qui vous présente et représente Gaspard de Besse. »

« A la stupeur générale succédait immédiatement un sentiment de curiosité, non dépourvu d’admiration, devant ce beau et doux jeune homme, suppliant qu’on n’interrompît pas la pavane, qu’il avait suspendue par son arrivée, et s’excusant (par pure coquetterie) de ne pas savoir d’autres danses que celles de son village.

« Je crois bien, disait Mme de Garnier à sa fille, de qui un de nos amis tient ces détails authentiques[8], je crois bien que plusieurs de ces demoiselles se seraient vantées volontiers d’avoir dansé avec le si joli brigand, à la chevelure artistement bouclée.

[8] Ce récit est tiré des Miettes de l’histoire de Provence, par Stephen d’Arve, vicomte de Catelin ; Aix, Dragon, éditeur. L’auteur le tenait de M. Louis de Bresc, président distingué de l’Académie d’Aix. M. de Bresc est mort en 1910. Il avait entendu, dans sa jeunesse, Mlle de Garnier, fort âgée, rendre ce témoignage à Gaspard.

« On l’entourait, on le forçait d’accepter des rafraîchissements, on lui fit raconter quelques drôlatiques histoires d’Anglaises dont il imitait les premières terreurs et la gracieuseté ensuite. Il disait ne vouloir faire qu’une concurrence à la douane du gouvernement, en prélevant un impôt sur l’or et l’argent anglais ou italien entrant en France. Son domaine, disait-il encore, s’arrêtait à la grande route ; et il ajoutait qu’il n’avait jamais tué personne, dévalisé de châteaux ou enfoncé des portes. Nulle parenté avec nos cambrioleurs modernes.

« Le joli bandit partit trop tôt, au gré de ces demoiselles, qui le prièrent d’accepter un souvenir de sa visite en se dépouillant, à son profit, de quelques bijoux, bagues ou colliers ! Les valets apportèrent à boire aux deux gardes du corps, qui n’avaient plus rien d’effrayant depuis que leur jeune chef avait raconté que leurs armes étaient inoffensives : des tromblons de parade.