— Voilà, dit la mère. Le matelot prétend que ma fille, en été, porte une gorgerette trop ouverte, et que, par ce jour de souffrance, elle montre trop d’elle-même ! Il est jaloux cet homme. Bien mal à propos ! Il ne veut pas comprendre qu’en été on ne peut pas se cacher toute la poitrine, comme il se doit en hiver ; ni être, dans sa maison, toute couverte comme aujourd’hui sur le grand chemin.
— Diable ! dit Gaspard, la question est des plus graves, et un curé y répondrait peut-être mieux que moi.
— Oh ! dit la femme, si on écoutait les curés, on ne montrerait jamais rien à personne, pas même à l’époux qu’on a choisi devant Dieu ! J’ai, en mon temps, porté gorgerette bas ouverte, qui me laissait voir bien rédoune comme j’étais ; et c’est justement la raison pourquoi feu mon cher mari, qui avait l’œil bien voyant, me choisit entre beaucoup d’autres. Tout le monde à la foire n’aime pas acheter une ânesse sans lui avoir tâté la croupe, ni une vache dans un sac.
— Raison vous avez, dit Gaspard riant ; et sans doute votre marin est bien sot… Toutefois il pourrait avoir raison, au cas, par exemple, où la gorgerette serait véritablement trop échancrée.
Aussitôt la mère commanda :
— Lèvo-ti, Mïette ; ote ton fiçu.
La fillette se leva et ôta son fichu.
— Descends sur la route, et te place bien devant nous.
Cela fut fait. Et la fillette, fichu ôté, se trouva toute gracieuse, avec sa cotte rayée de blanc et de bleu, son casaquin à fleurs, à petites basques étroites, en saillie sur les hanches ; jolie sous son large chapeau, et montrant des jambes fines à bas rouges, telles les pattes fluettes d’une alerte perdrix.
La gorgerette échancrée montrait un cou flexible et le haut d’une poitrine qui n’avait jamais vu le soleil des paysans ; c’est dans une ombre fraîche que les doux fruits se formaient, sous le corsage, et d’ailleurs, dans une des rues les plus obscures du vieux Toulon.