— Ah ! Gaspard !… Ah ! Gaspard ! s’écria Sanplan qui, essoufflé, tomba plutôt qu’il ne s’assit sur le banc où dormait le petit volume de Chaulieu.
— Eh bien, quoi ? et que veulent dire ces soupirs ?
— Une femme, mon cher !… Un carrosse !… Une femme en jaillit !… toute seule !… Elle a des yeux ! un sourire !… et des dents !… tout ce qui rend un homme stupide… Un de nos sacripants, ayant arrêté le carrosse, était en train de rosser le cocher… quand j’accourus… Cette déesse aussitôt prend sa course, passe devant moi… le temps de me montrer, comme dans un éclair, le plus joli visage du monde… Tu me sais sensible :… je reste saisi… Et d’abord, je veux empêcher notre homme d’assommer le valet d’une si jolie femme, ou même d’en être assommé… Bref, je la perds de vue… et je la cherche… cherchons… c’est quelque marquise !… une princesse !… un morceau de roi !
Gaspard s’efforçait en vain de commander, par signes, le silence à Sanplan ; Sanplan, exalté, bavardait sans entendre.
— Chut ! dit Gaspard, lorsqu’il put placer un mot. Lève-toi et va-t’en. Il ne faut pas qu’elle sache qui je suis. Elle me prend pour le seigneur de ce lieu, et prétend que je la dois protéger.
— Ah, bah ?
Gaspard entraîna le maudit bavard loin de la gloriette.
— Tu comprends bien que, connaissant mes devoirs, je n’y saurais manquer… Allons, disparais.
Sanplan montra une mine un peu déconfite, mais son exaltation n’était que dans l’imaginative : elle tomba ; et, devant le chef et l’ami, le corsaire baissa pavillon.
— Alors, pousse ta pointe ! dit-il, riant tout bas ; et si la dame consent à couronner une flamme si subite, je dirai que rien ne saurait être plus justifié que la disgrâce de son gentilhomme de mari. En vérité, ces gens-là nous croient incapables de priser la beauté, de la traiter comme il sied, et d’en être distingués ! Prouve-leur le contraire, toi qui peux montrer certains agréments dont bien des grands seigneurs seraient fiers !… Je conviens que cette fleur n’était pas pour ma main grossière… Mets donc à profit et le hasard et la douce paix de cette agréable journée… Bon vent, matelot !