« Profitons de la vie !

Et qui sait, ma Silvie,

Si nous serons demain ? »

Il s’assit près d’elle, sur le divan. Elle s’éloigna de lui… un peu… sans doute pour lui faire place.

— Flon flon !… cela, monsieur, se chante quand on est chez soi, portes et fenêtres closes, au coin du feu, bien à l’aise.

— J’entends, au contraire, madame, qu’il y a quelque mérite, et bien plus de charme, à invoquer le plaisir, à se montrer capable de l’accueillir et de le donner, lorsqu’on se trouve, comme nous en ce moment, dans une situation… passablement tragique ! J’ai voyagé en Arabie… Pétrée… et l’on m’y a conté une fable d’amour assez héroïque. Voulez-vous l’entendre… pour passer le temps ?

— Oh ! j’aime l’héroïsme ! fit-elle, avec élan ; contez-moi votre fable.

— Un cheik, dit Gaspard, prit rendez-vous avec la femme aimée, dans l’oasis voisine de son campement. La belle y vint ; et, comme ils allaient être aussi heureux que put l’être le premier couple dans le paradis terrestre, monseigneur le lion interrompit la fête ;… mais, — daignez me bien entendre, — il l’interrompit au moment précis où le chef donnait les preuves suprêmes de sa décision virile. Interrompu par le tonnerre du rugissement, le cheik se retourna contre le roi du désert ; et, sans rien perdre, rien — entendez-vous — de son attitude d’amoureux déterminé, il prit en même temps celle du guerrier ; et, saisissant son glaive recourbé, il tua le lion incontinent ; et c’est sur le dos de la bête morte, et encore ardente de vie, qu’il acheva sa victoire d’amour, sans avoir rien d’autre à faire qu’à renouer sa conversation galante au point précis où il l’avait laissée durant la minute nécessaire à la mort du fauve… Les conteurs arabes ne manquent pas d’ajouter, madame, qu’un péril bravé est comme le sel du plaisir.

Une flamme passa dans les yeux de la dame. Elle les voila modestement de ses paupières aux longs cils.

— Seriez-vous entreprenant, mon cher chevalier ? Ce serait bien mal à vous… si vous abusiez de la situation où m’a jetée mon mauvais destin.