[9] Ce rocher surprenant a gardé sa forme émouvante. Ce Moine, à de certaines heures, sous certains aspects, a vraiment une beauté sculpturale. On ne manque pas de dire que Pierre Puget avait rêvé de le faire transporter à Toulon ; en vérité, Rodin eût admiré ce bloc dans lequel semble veiller une âme.
— Benedicat vos Deus omnipotens ! dit Pablo ; laissez-moi ici en prière, mes amis. Je vous rejoindrai demain.
— Mort de ma vie ! dit tout bas Sanplan à Gaspard ; je n’ai peur de rien, mais j’aime mieux quitter ce lieu-ci, avec toute la troupe, qu’y rester seul comme va le faire ce diable de Pablo,… Dieu le bénisse !
— Pablo connaît mes intentions, répliqua Gaspard. Voilà nos gens rassurés ; ils comptent maintenant…, et peut-être avec raison !… sur la protection du ciel.
L’ordre de se remettre en marche fut donné par le sifflet de Sanplan ; et Pablo demeura seul sur la route ; les hommes, en se retournant, le virent descendre de son âne, et prendre, au pied de la colline, une attitude copiée sur celle du Moine de pierre.
Une grande confiance irraisonnée entrait dans le cœur des réprouvés.
Le lendemain, à la Roque-Brussanne, Pablo passa une journée d’agréable repos.
Et, la nuit suivante, en route vers Solliès, il disait à son âne qui secouait les oreilles d’un air d’intelligence un peu dédaigneuse :
— Notre Gaspard est vraiment un homme bien extraordinaire et qui, de jour en jour, m’étonne davantage. Qu’il veuille mettre notre troupe en état de sécurité dans les caveaux de Solliès, rien de plus naturel ; mais ne m’a-t-il pas dit : « Ami Pablo, prépare-toi à édifier nos gens et à leur prêcher la sagesse. Tu leur expliqueras la mission honorable que je me suis imposée. Tu combattras dans leur esprit les leçons d’aveugle révolte que leur donnait Tornade. Fais-leur comprendre que, tout insurgents que nous sommes, nous pouvons faire notre salut et nous rendre encore dignes de l’estime publique. Tu profiteras, à Solliès, de nos loisirs et de la sainteté du lieu, pour suggérer à nos hommes des idées de bon sens… » Tels sont les ordres de mon chef ; et, de mon mieux, je lui obéirai. Et voilà donc qu’il me ramène à ma vocation première, et je vais devenir un agneau prédicant au milieu d’un troupeau de loups ! Soit. A ce jeu, peut-être me convertirai-je moi-même ! Dieu, en tous cas, me comprendra mieux que les hommes. Ainsi-soit-il.
Ainsi s’exprimait Pablo, parlant à son âne qui ne lui prêtait qu’une demi-attention. Et le moine ajoutait :