— Je connais ce Solliès et son église imposante qui domine la large vallée. J’ai admiré sa vaste terrasse fortifiée. Elle est comme un reposoir, un plateau sacré, un haut lieu vénérable, fait pour inspirer des pensées extra-terrestres… Notre Gaspard est décidément un grand politique ; et, si nous l’écoutons, nous finirons par édifier le monde, par nous transformer tous en ermites, en régiment de pénitents, en moines pleins d’humilité et d’obédience… Et pourquoi pas ?… Vanitas vanitarum… que Dieu me bénisse ! me voilà ermite redevenu !… Et cela encore est vanité, sujet d’étonnement, rongement de foie, cassement de tête, et incompréhensible fatigue d’esprit… J’envie toujours davantage, ô mon âne, ta placidité, et ton mépris avoué pour la pensée humaine ; je parle et tu secoues les oreilles, loin de les tendre vers moi !… Que puis-je t’apprendre, en effet ? que sais-je ? L’orgueil de l’homme est une outre gonflée de vent ; et les voies de Dieu sont véritablement insondables. J’ai traversé le monde des honnêtes gens et il m’est apparu empli de coquins… Je vis aujourd’hui parmi les réprouvés et je rencontre chez eux les lumières de la conscience !… i, mon âne… Tu vas où nous allons tous !
Pablo n’aurait pas dû s’étonner si fort au sujet des ordres qu’il avait reçus de son chef. Sans doute, Gaspard ne prétendait-il pas faire de ses bandits autant de justes selon l’Église. Le moine interprétait avec exagération ses intentions édifiantes ; mais il est bien vrai que le chevalier Gaspard avait compris l’influence moralisante des croyances religieuses sincères, et qu’elles soumettent à la morale force gens dont l’esprit borné resterait rebelle à de simples raisonnements, — ce qui signifie que, somme toute, la masse comprend beaucoup mieux ce qui ne se peut comprendre. Gaspard entendait simplement que, dans l’isolement, à Solliès, au fond des caveaux pleins de mystère, il pourrait, avec l’aide de son « aumônier », faire sentir à ses gens qu’une volonté, supérieure à l’instinct brut des hommes, les pousse, en dépit d’eux-mêmes, à maîtriser en eux-mêmes la sauvagerie de nature.
En ruminant ces choses, dom Pablo arriva, au mitan de la nuit, à Solliès-le-Vieux. Il grimpa, poussant devant lui son âne, l’escarpement de la colline, et, comme il était convenu, il trouva toute la bande assemblée sur la terrasse du Pasquier, devant la porte dite de la Mont-Joye.
Gaspard et Sanplan, connaissant le secret des ruines, la troupe, sous leur conduite, — en arrivant, la veille, un peu avant l’aube, — avait pénétré dans les entrailles de la colline, par l’ouverture étroite qui a l’air d’une simple excavation sans profondeur, au bord de la roide montée. Par cette ouverture, les bandits, un à un, avaient gagné les caveaux funéraires où dorment les Chevaliers du Temple.
Les huit ou dix chevaux de la troupe étaient restés, dans la plaine, chez des affiliés.
En arrivant avec son âne, Pablo se disait : « Ni lui, la bonne bête, ni moi, n’avons besoin de nous cacher. Je le logerai, comme moi, chez un habitant de ma connaissance. »
Sur la haute terrasse, aux rayons de la lune, l’assemblée des bandits était silencieuse, comme recueillie.
Ayant passé le jour entier dans l’ombre des caveaux, les hommes, maintenant, respiraient avec délice l’air tiède d’une nuit de mai. Juin allait commencer. Les étoiles semblaient pétiller dans le ciel comme autant d’étincelles vives, jaillies d’un invisible brasier perdu dans les infinies profondeurs. Sur des cloisons écroulées, au pied des pans de hautes murailles qui entourent la porte Mont-Joye, les bandits, les uns assis, les autres étendus à terre, avec une pierre pour oreiller, goûtaient le charme d’une entière sécurité. Quelques-uns s’étaient accoudés aux parapets de la terrasse, et contemplaient l’immense plaine, dormante sous la lune, et les profils purs des montagnes Maures.
Tous firent à Pablo une réception particulièrement aimable, et vinrent se grouper autour de lui. Quelques-uns lui demandèrent, en goguenardant, ce qu’avait bien pu lui dire le Moine de pierre.
— Il m’a dit d’abord, répliqua Pablo, d’assurer à notre capitaine qu’il aura raison de rester quelques jours caché, avec nous tous, dans les caveaux de Solliès. Tous les bois de la province et tous les chemins sont parcourus, à cette heure, par les gens d’armes, — les archers et les dragons du Roi. Voilà pour notre chef, que Dieu nous le garde ! Et pour vous, mes amis, voici ce que m’a dit le Moine de pierre : « Si une forme de pierre, entrevue dans la nuit, a pu troubler un instant des cœurs d’hommes courageux, c’est parce que, sur cette terre, nous obéissons à une puissance contre laquelle nous ne pouvons rien. C’est malgré nous que nous sommes nés ; et malgré nous, nous mourrons. C’est parce que nous savons cela que parfois certains contes ou certains rêves nous font frissonner et nous donnent à réfléchir. » Voilà ce que m’a dit le Moine de pierre ; — et il est très vrai, après tout, qu’il ne faut braver ni Dieu ni diable. Dans les caveaux où vous avez passé la journée, vous étiez environnés par des morts qu’il faut respecter et qui, si vous les respectez, vous protégeront. C’est tout ce que je vous dirai pour ce soir. Notre retraite en ces lieux ne fait que commencer. J’aurai, chaque nuit, à vous parler de choses non moins intéressantes… Pour ce soir, songez à vos belles, et fumez en paix vos bonnes pipes.