Une des nuits suivantes, Pablo conta aux hommes, réunis sur la même terrasse, l’histoire des Chevaliers du Temple, et il conclut ainsi : « On ne leur a pas rendu justice. Eussent-ils été coupables, qu’on pourrait dire encore : ils furent traités avec une impardonnable barbarie. Ce qu’il faut vouloir, nous, avec notre chef, c’est le règne d’une justice sans férocité. Plus de bûchers ! Plus de torture !… Adveniat regnum tuum…
Gaspard, dans le particulier, félicita Pablo :
— Vous avez bien servi mes intentions. Continuez ainsi. Demain, moi aussi, je parlerai à nos gens.
Le lendemain, aux mêmes heures nocturnes, sous la blanche clarté de la lune, dans le même imposant décor de ruines, Gaspard, entouré de ses hommes assis autour de lui, assis lui-même sur un fragment de mur écroulé, parla en ces termes :
— Mes braves ! il y a quelque temps, plusieurs d’entre vous se déclaraient prêts à suivre Tornade. J’ai montré alors à ses amis quelle sottise était celle de ce malheureux ; mais, bien qu’ils aient paru convaincus, il est possible qu’ils ne se soient résignés qu’avec regret à me demeurer fidèles… Eh bien, je ne veux pas d’une fidélité incertaine, obtenue par intimidation. Je n’accepte pour mes soldats que des volontaires, et convaincus. J’ai donc résolu de vous amener ici, non seulement pour éviter les gens de police qui me recherchent plus menaçants qu’à l’ordinaire, mais pour que, dans cette solitude paisible, vous examiniez à loisir vos courages et pesiez vos résolutions. Je vais donc vous expliquer, mieux que je ne l’ai jamais fait, quelles sont mes idées. Si elles vous conviennent, je recevrai de vous des engagements nouveaux. De cette façon, nous saurons qu’il n’y a plus, entre vous et moi, de malentendu possible ; et, confiants les uns dans les autres, nous marcherons avec assurance vers le but commun.
Gaspard rappela à ses hommes qu’il leur avait parlé déjà de son grand projet, qui était la capture du Parlement ; puis il leur en expliqua toute la signification et toute la portée.
Oui, il s’agissait de prendre comme otage le Parlement tout entier ; ce serait là un acte décisif, un événement considérable qui, selon lui, l’amènerait certainement à pouvoir traiter, de puissance à puissance, avec le roi en personne. Alors, il exigerait de Sa Majesté qu’elle frappât les meurtriers de Teisseire ! Alors, il élèverait des réclamations dont le bruit retentirait dans toute l’Europe ! Alors, enfin, il demanderait la réforme de la juridiction pénale, — et, avant tout, l’abolition de la torture, usage inhumain et absurde, digne des temps barbares… Pour défendre cette cause, il était prêt à se faire tuer à la tête de ses hommes, comme il était prêt à subir, s’il était pris, les horreurs de la question extraordinaire ; d’ailleurs, s’il se voyait soutenu par une troupe dévouée à son idée, il se sentait sûr du succès. Le moment venu, il obtiendrait les justes réformes, grâce à de hautes protections qui lui étaient dès aujourd’hui acquises, et que Tornade lui avait sottement reprochées. Et, dans ce cas, il se ferait accorder la grâce de tous les hommes qui auraient combattu avec lui pour la grande Cause…
Tel était le rêve de Gaspard, vision chimérique peut-être, mais d’une grandeur qui, dans son esprit, l’égalait à ce Rienzi dont, naguère, il avait lu l’histoire avec admiration.
Il dit en terminant :
— Vous n’êtes pas de vulgaires voleurs ! Est-il possible que je vous l’apprenne. Est-il besoin que je vous le répète ? Vous n’êtes pas des bandits comme l’entendent les rares aveuglés qui nous blâment, ou les juges qui nous condamneraient. Nous sommes des coupables, soit, mais qui veulent de meilleurs juges ! Et c’est pour que vous ne deveniez pas des bandits odieux à tout l’univers — que j’ai, sous vos yeux, laissé Tornade courir à ses destinées. Vous êtes des hommes qui demandent l’abolition de lois cruelles, féroces, inhumaines… De quel droit vous proclameriez-vous les justes agresseurs des lois sans pitié, si vous usiez vous-mêmes des moyens inhumains, féroces, cruels, que vous reprochez à vos juges ? Ne leur donnez pas le droit de s’en servir contre vous, qui le leur contestez. Piller et tuer par vengeance, c’est faire acte de criminels indignes de pardon. Piller, tuer ? laissez cela aux sauvages des îles lointaines. Voulez-vous redevenir semblables à eux ? voulez-vous redevenir pareils aux bêtes des déserts et des forêts ? Non !… N’imitez ni la sottise des moutons ni la cruauté des loups. Quant à moi, je ne veux être ni le chef d’une bande de malfaiteurs, ni le gardien d’un troupeau soumis. Je cherche un peuple. Je n’accepte pas qu’on marche à ma suite sans savoir où l’on va ; je demande qu’on désire aller où je vais. Ce que j’attends de vous, c’est que vous vous considériez et respectiez comme une partie détachée du peuple, pour représenter audacieusement le vœu secret du peuple tout entier, du peuple qui, encore trop timide, espère en votre audace. Élevez-vous à la dignité d’hommes libres ; et le jour où vous rentrerez dans la vie régulière, on dira de chacun de vous : « Celui-là fut un Gaspard, c’est-à-dire un de ces bandits qui se sont rachetés en suivant volontairement Gaspard de Besse ! » Rappelez-vous à toute heure que nous avons pour ennemis non pas des hommes, mais des lois plus cruelles que ne sont la plupart des assassins ! Notre ennemie, c’est la torture appliquée à des innocents qu’elle amène parfois à dénoncer de faux coupables ! Votre ennemie, c’est, vous dis-je, la barbarie des lois sans indulgence, sans pitié, sans humanité ! Voilà les ennemies que nous devons terrasser ; j’y parviendrai… Et si vous voulez me suivre jusqu’à cette fin glorieuse, vous me le direz, non pas tout à l’heure, mais plus tard, avant toutefois que vous quittiez ces solitudes. Consultez-vous ; prenez conseil les uns des autres. Vous m’apporterez plus tard une réponse sagement calculée…