Ce fut le grand discours politique de Gaspard ; le plus grand moment de sa carrière. Sanplan, Bernard, Lecor et Pablo en restèrent émerveillés.
Les bandits avaient écouté en silence la harangue du chef ; mais, dès ses premières paroles, pas un n’avait gardé l’attitude nonchalante où elles les avaient surpris. Ceux qui étaient couchés, s’étaient soulevés sans bruit sur un coude ; ceux qui étaient assis s’étaient silencieusement mis debout. Dans la nuit claire, une énergique attention, la volonté de comprendre, tendait les visages et les regards vers la silhouette qui leur parlait, telle un fantôme. A ce moment, une obscure grandeur était en Gaspard et aussi dans ses auditeurs, paysans, artisans, soldats. Jusqu’à ce jour, ce troupeau d’hommes, ne cherchant que pâture, s’était agité dans sa destinée ténébreuse ; une conscience lui venait, en cette nuit claire, à la voix de son berger. Et, avec lui, tout à coup, cette humble fraction d’humanité levait les yeux vers l’étoile. Quelle étoile ? celle qui, il y a deux mille ans, conduisit vers une pauvre étable les Rois Mages venus de la Chaldée.
De tout temps la hauteur physique des montagnes a éveillé dans l’homme un sentiment d’élévation morale. Les vastes plaines, ou la mer, inspirent l’idée de liberté d’esprit. Le firmament étoilé appelle les regards humains vers un autre ciel, — celui des religions.
Ces assimilations sont instinctives. Et ce fut d’instinct que Gaspard, pour achever d’élever la pensée et le cœur de ses gens, cria tout à coup :
— Eh ! là-bas, Jean-le-Fada, toi qui as été berger en Camargue, dis-nous un peu les noms de celles que tu connais parmi toutes ces étoiles du ciel.
L’homme obéit ; et tous ces hommes frustes, qui, sans y penser jamais, avaient vécu sous les constellations, connues du plus ignorant des pâtres, écoutèrent la leçon du berger-fada[10]. Il nomma les constellations. Il conta des légendes où elles avaient un rôle. Il parlait selon la tradition sept fois millénaire des mages de Chaldée qui lisaient, dans la grande page bleuâtre aux caractères d’or, — la destinée des êtres humains. Et le pâtre affirmait, comme ces ancêtres lointains : « Chacun de nous a son étoile ».
[10] Le fada en Provence, c’est l’homme, dont l’intelligence, fermée aux vues humaines, semble parfois connaître de mystérieuses intuitions.
… Cette singulière veillée fut suivie de veillées à peu près semblables, au cours desquelles Pablo, après le berger, contait aussi de belles légendes aux bandits attentifs.
Il leur dit les merveilles des Fioretti ; et ces violents, apaisés, prêtèrent une attention enfantine aux miracles naïfs de saint François d’Assise. Pablo disait : — Saint François, un jour, prêchait dans les champs, sous un grand arbre, devant la foule. Gêné tout à coup par le caquetage d’une nuée d’hirondelles assemblées sur les longues branches horizontales du grand arbre, il les pria de vouloir bien se taire un instant, afin que les paroles divines fussent mieux entendues. « Faites silence un moment, leur dit-il, mes sœurs hirondelles ! » Et elles lui obéirent sagement ; et ne se reprirent à caqueter qu’après la fin de son sermon. Il appelait « frère » tout être vivant ; et même il appelait frère l’arbre ou le buisson ; et même l’eau, il l’appelait « ma sœur ». En appelant le loup mon frère, il l’apprivoisait ; et le loup devenait caressant sous sa main. Un jour, le frère portier de son monastère, ayant refusé du pain à des voleurs connus comme tels, saint François alla leur porter de la nourriture dans leur caverne ; et il appela ces voleurs mes chers frères, en leur conseillant de mieux vivre et d’être bons désormais à toute créature. Il avait la vraie religion, celle qui sème la bonté pour récolter la bonté. Et cette religion-là, il faut l’aimer… Hélas ! c’est justement celle que tout le monde oublie en ce siècle… Et, pour qu’on y revienne, il faut, mes amis, il faut — entendez-moi bien — que les bandits armés n’imitent point la dureté des hommes contre lesquels ils sont en juste révolte.
De toutes ces leçons répétées, que restait-il dans l’âme des hommes brutaux qui les écoutaient ? Peu de chose ; une grande chose pourtant : la vague espérance d’une vie meilleure qu’ils auraient un jour peut-être, quelque part, — mais qu’il fallait mériter.