Prévenus par leur syndic, les gens de Solliès s’étonnèrent pourtant un peu de voir arriver en grand silence, avec des allures mystérieuses, tous les compagnons, cierges en main et vêtus de la cagoule. Les yeux des bandits, par les trous du masque, luisaient de contentement. Ce qu’il y avait de théâtral dans leur aventure les amusait ; et puis, ils se réjouissaient sincèrement de prendre part à une fête religieuse, et publique, sans courir le risque d’être reconnus et trahis.

Juin resplendissait. Les collines voisines étaient couvertes d’une véritable forêt de ginestes en fleurs ; et les innombrables fleurs d’or de ces genêts s’étendaient, en tapis odorant et épais, dans les étroites rues antiques. Chaque pas en écrasait et irritait le parfum capiteux. Femmes et jeunes filles chantaient. Une joie païenne surchargeait l’air lourd d’été et oppressait les poitrines. Solliès fêtait à sa façon l’été glorieux ; et, en avant de la foule, un soleil d’or était porté ; c’était les armes parlantes de cette cité du soleil, Solliès l’ensoleillée. Et cet emblème, ce soleil d’or, étincelait entre les branches d’une croix. Et la croix du Christ en était rayonnante.

Les « Gaspards » firent processionnellement le tour de la cité ; et Pablo disait à son chef : — « J’en ai fait de petits saints ! »

Certes, il plaisantait. Les « Gaspards » devaient rester des hommes pareils à tant d’autres, c’est-à-dire préoccupés surtout de bonne chère et de bon vin ; aimant le jeu et tous les plus grossiers plaisirs ; mais quoi ! beaucoup de ceux qui vivent dans l’ordre apparent des cités — valent-ils mieux ?

Non, les Gaspards n’étaient pas devenus de « petits saints » ; du moins, — grâce aux paroles qu’ils avaient écoutées dans l’ombre des caveaux ou sur la terrasse de la Mont-Joye, et sous l’influence de ce lieu sacré, qui avait agi sur eux à leur insu, — ils avaient fini par donner à leur chef ce qu’il attendait d’eux : leur confiance. Sans bien comprendre la justice, ils la rêvaient belle et la désiraient ; ils consentaient à la chercher sans la connaître ; ils y croyaient. Dès lors, ils acceptaient de marcher aveuglément, à la suite de leur guide, dans une voie qu’ils n’auraient pas su choisir, parce qu’elle n’était pas celle de la violence, de la vengeance instinctive et du sang !

La procession s’était terminée à l’heure du jour finissant. Là-bas, du côté de Toulon et de Six-Fours, le soleil disparaissait lentement. La cime du Coudon resplendissait comme un diadème. Une nappe d’or s’étalait sur la mer. Les îles d’Hyères, au sud, devenaient vraiment les Iles d’or. La première étoile apparaissait, à peine distincte dans l’azur encore trop clair.

La foule suivit son curé dans l’église qui, toute pleine de l’odeur ardente du genêt, n’était plus qu’un reposoir d’ombre où, sur les autels et sur les dalles, dormaient accumulées, les fleurs mourantes.

Les faux pénitents, agenouillés dans l’amas des fleurs d’or, reçurent, tout baignés de parfums et courbés devant l’ostensoir qu’élevait le prêtre, la bénédiction rituelle, au milieu des chants sacrés, sous la ruisselante harmonie des orgues.

Puis, les chants cessèrent… Le curé se retira dans son presbytère. Les habitants regagnèrent lentement leur logis ; mais les Gaspards avaient leurs raisons pour ne point quitter trop tôt l’église. Ils y attendirent que la nuit fût close. Pablo trouva l’occasion bonne pour monter en chaire ; et, sans qu’un seul de ses auditeurs masqués eût l’envie de sourire, il leur fit un excellent sermon plein de bonhomie et de bon sens.

— Tu finiras par devenir évêque ! s’écria Sanplan.