— Le Parlement, en laissant libres les assassins, insista Bernard, s’est fait hautement leur complice.

Thérèse sentait en elle tourbillonner ses idées. Tout à coup, elle poussa un cri qui fit frémir le jeune homme :

— Lui, lui ! Voleur parmi des voleurs ! Lui, un voleur !

Alors la colère de Gaspard éclata :

— Des voleurs ? Nous, des voleurs ? Je ne veux pas de cette injure ! Nous défendons, au contraire, ceux qu’on dépouille d’une manière infâme. On peut appeler — oui — de ce nom infamant ! votre oncle et tuteur, par exemple, le vil Cabasse et ses anciens maîtres, l’ancien valet de fermier-général et tous les gens de la Ferme. Aux mains de ces traîtres reste collée la plus grande partie de l’or sué par le peuple et qui, destiné au roi, devrait être employé seulement pour le bien et l’honneur de la nation ! Votre oncle et tuteur ? Ah ! certes, il n’est pas, celui-là, un hardi chef de bande, comme Gaspard ! Il est le lâche et sournois larron, le bas prêteur sur gages, qui impose aux pauvres gens un taux d’intérêt contraire aux lois. Pour s’en cacher, il n’est pas de ruses qu’il n’emploie ! Il prépare dans l’ombre ses filets de pêcheur d’or. Il enlace ses malheureuses gens dans le réseau des traités menteurs, des engagements onéreux, à échéance fixe ; puis, un beau jour, quand l’échéance arrive, le voleur masqué, le vrai voleur, rançonne ses victimes au nom de la loi ! Ah ! ces honnêtes gens ! ces gens vertueux qui apprennent les lois par cœur afin d’y échapper, quelle engeance ! Quelle peste ! quelle vermine ! mais le peuple la secouera ! il l’écrasera, demain ! Les mauvaises lois, nous ne les tournons pas, nous ! Nous les attaquons de front, nous les bravons pour les renverser, y étant forcés, parce que nous voulons en faire établir de meilleures ! Nous les changerons demain, les lois d’infamie, de brigandage et de torture ! C’est contre elles que je me suis dressé en soldat ! C’est contre les trafiquants louches, contre les hommes d’exaction, de concussion, de simonie, de vol, en apparence légal. Et voilà pourquoi on met ma tête à prix ! Et, cependant, pas une parcelle d’or ne me reste aux mains ! Je suis un pauvre et je donne à de plus pauvres. Retournez, retournez contre ceux que je combats, ce nom de voleur qui n’est pas le mien ; il souille ma lèvre ; je le crache dans la fange où se traînent ceux qu’on nomme ainsi. Et toi, pardonne-moi, mon Bernard ! mais il faut qu’elle sache, il faut qu’elle comprenne. Elle comprendra.

Thérèse s’affolait.

— Rendez-moi mon Bernard, dit-elle. Peut-être est-il temps encore de le sauver.

— Bernard est libre d’agir à sa guise, déclara Gaspard.

— Changez de vie ensemble ! implora-t-elle.

— Bernard est libre ; mais, moi, j’ai une mission que je me suis donnée… Je n’y faillirai point. Et puis, je l’aime chaque jour davantage, cette mission de justicier. Il faut que je voie le Parlement humilié devant nous, devant moi, et que le bruit de son humiliation arme contre lui sinon la vengeance des peuples, du moins l’équité du roi !… Emmenez Bernard !