— Je voudrais trouver le chemin de votre cœur. Je vous adjure, si quelque chose d’honnête demeure en vous, et il ne saurait en être autrement, de me parler en homme, en chrétien. Pourquoi répondriez-vous à l’amour par la haine ? Un homme qui a étudié pour atteindre au sacerdoce doit avoir bien souffert, en effet, pour être devenu ce que vous êtes.

La voix du prélat s’était faite insinuante, douce comme une main de femme qui toucherait une plaie. La parole de pitié pénétra le cœur de Pablo, dont la figure narquoise changea tout à coup. Elle devint douloureuse :

— C’est ma confession que vous demandez, Monseigneur ? dit-il lentement. De grâce ne frappez pas à une porte que j’ai pu entr’ouvrir une fois, mais que je n’ai jamais ouverte toute grande à personne. N’y frappez pas… par pitié pour vous. Le secret de mon âme est trop affreux.

— Parlez, mon fils.

Ce mot acheva de fondre la dureté de cœur du faux ermite. Son visage s’illumina.

A son tour, il parut réfléchir profondément. Après tout, pourquoi ne répondrait-il pas à l’appel évangélique ? Dans un entraînement presque involontaire, il avait bravé un prince de l’Église ; maintenant le prélat lui parlait le langage de la bienveillance chrétienne. Pourquoi ne déchargerait-il pas son âme du fardeau qui l’oppressait ? de toute la colère accumulée en lui depuis tant d’années ? Au lieu de s’entêter dans la raillerie coutumière qui le faisait mépriser, pourquoi ne dirait-il pas, à ce représentant de l’Église reniée, les raisons de son reniement ? Et, au lieu de lui laisser le souvenir d’un bouffon injurieux, pourquoi n’élèverait-il pas sérieusement en sa présence la protestation qui inspira les réformateurs ? A cette idée, son passé de croyant revint en lui, et l’anima. N’avait-il pas naguère, à Solliès, parlé dans une église, du haut d’une chaire, avec une émotion intime qu’il avait pu dissimuler à tous les yeux, mais qu’il n’avait pu se nier à lui-même ? Et voilà qu’aujourd’hui, dans cette salle en ruine où, sur les murailles nues, on ne voyait rien qu’un crucifix, il retrouvait, grâce à la présence de l’évêque, quelque chose de la pieuse atmosphère qu’il avait respirée enfant, quelque chose aussi de la solennité de ces églises où il avait jadis ambitieusement rêvé d’être un orateur écouté… Il y rencontrait un auditeur capable de comprendre ce qu’il y avait en lui d’éloquence inutilisée… Toutes ces réflexions bourdonnaient pêle-mêle sous son crâne ; et peu à peu il s’attendrissait sur lui-même, sur sa chute, sur ses souvenirs d’enfant et de lévite innocent :

— Puisque vous avez su rendre justice aux sentiments de notre chef, Monseigneur, et puisque vous ne me jugez pas indigne de toute pitié, je parlerai…

Il se recueillit et commença d’un ton très doux :

— Avec la foule innombrable des chrétiens, avec ceux qui travaillent pour gagner le pain quotidien, avec les laboureurs et les artisans, avec tous les humbles, avec tous les pauvres, j’ai, tout petit, tourné les yeux vers la crèche, et j’ai aimé Dieu-enfant de toute mon âme.

Déjà Pablo oubliait l’évêque. Le son de sa propre voix lui paraissait celui d’une voix étrangère qui le subjuguait lui-même. Les crèches provençales que, étant petit, au jour de Noël, il avait construites sous les yeux et avec les conseils de sa mère, il les revit avec émotion, seulement parce qu’il venait d’entendre ce mot : « Amour », si souvent profané par les lèvres humaines et auquel la pitié avait rendu tout son sens divin. Et Pablo, comme en un songe, retrouva dans sa mémoire un vieux chant latin ; et il murmura, en extase, comme un moine des siècles lointains :