Bernard et Thérèse, accourus, s’agenouillèrent les premiers devant la portière du carrosse. Les paysans les imitèrent.
Bouleversé, le prélat avait pris les fleurs. Le carrosse, sur un ordre de Gaspard, se remit en marche, tandis que l’évêque faisait un dernier geste de bénédiction.
Où allait-il, au sortir du parc enchanté ? Gaspard ne s’en doutait pas. Il allait, en visiteur ami, chez Mme de Lizerolles. L’évêque ignorait, de son côté, que la haute dame connût le bandit. Il arriva chez elle à l’heure du souper.
— Ah ! madame ! quelle aventure ! dit-il.
Et il conta son arrestation et ce qui s’en était suivi ; et, enfin et surtout, la conversation qu’il avait eue avec Gaspard. Son récit achevé, le prélat resta un moment silencieux, puis tout à coup :
— Lorsque cet homme, le bandit Gaspard, car il faut l’appeler par son nom, prononça avec simplicité ces paroles : « Je suis fidèle à l’église du cœur », je ne puis dire, madame, quelle brusque et douce émotion m’a inondé l’âme tout à coup. Les larmes gonflèrent mon cœur. Qu’un homme, qui vit délibérément hors la loi, puisse avoir de tels sentiments et de telles expressions, cela me confond, m’étonne, me trouble étrangement. Ah ! monsieur de Marseille a raison, lorsqu’il assure qu’il y a, en ce Gaspard, plus et mieux qu’un bandit. Cet homme-là est plus dangereux qu’on ne pense, non point parce qu’il vit, à la vue de tous, en état de crime, ce qui est repoussant, mais parce qu’il a des vertus intérieures qui le font aimer malgré son crime.
En fin de compte, le prélat parla de Gaspard à Mme de Lizerolles avec tant d’éloges, si touchants, si assurés et si profonds, qu’en les écoutant elle se sentait portée, pour le bel et jeune aventurier, d’une inclination plus tendre que n’aurait voulu l’évêque, s’il avait pu lire dans ce cœur de femme. Le diable, pour amener à ses fins le couple éternel, se sert parfois des sentiments qu’on a pour Dieu. Il n’est pas rare que l’amour passionné de la vertu conduise la créature au péché.
Gaspard, depuis sa première visite à la bibliothèque de Lizerolles, y était revenu plusieurs fois ; et, chaque fois, il était resté deux ou trois jours au château, pour obéir à l’invitation de la châtelaine. Dans la solitude où elle s’était confinée, ces visites romanesques lui étaient une singulière distraction. La troupe de Gaspard, tout à fait disciplinée depuis sa retraite dans les caveaux de Solliès, ne lui demandait plus compte de ses absences ; elle pensait qu’il préparait des plans d’attaque contre le Parlement ; et, en effet, s’il s’instruisait, s’il s’attachait à la lecture des livres d’histoire et de droit, c’était en vue de pouvoir attaquer le Parlement par la critique et la parole, en même temps que par l’action. La bande devinait aussi que l’amour était pour quelque chose dans les absences de son chef, et s’en égayait, en lui attribuant plus d’aventures galantes qu’il n’en eut jamais : et c’est ainsi que s’enflent les légendes.
Ces journées à Lizerolles étaient charmantes. Gaspard arrivait le matin ; et, tout directement, était introduit dans le cabinet d’étude qui était devenu sa chambre personnelle, près de la bibliothèque. Il trouvait tout préparé un habit convenable à la vie sédentaire, un autre pour ses sorties. Il se mettait à ses lectures, d’où le tirait seulement la cloche annonçant l’heure des repas. Et c’était, alors, à table, de longues et nobles causeries avec la comtesse.
Sa spirituelle amie, sans pédantisme, l’interrogeait finement sur mille objets ; et, vers la fin de la journée, après une lecture faite en commun, tous deux montaient à cheval pour une promenade dans les environs, de préférence vers des lieux où Gaspard savait qu’il ne rencontrerait aucun de ses gens.