— Sanplan, Bernard, vous ferez rechercher l’amant de cette femme. Il faut savoir sa pensée sur toute cette affaire.
— Je suis là ! dit une voix, dans l’auditoire qui était assez nombreux. J’ai épié ce mari cruel, comme il sortait de sa maison ce matin, et je l’ai suivi jusqu’ici.
— Es-tu prêt à vivre avec cette femme comme si tu étais son mari ?
— Oui, dit l’homme.
— Femme, avec lequel de ces deux hommes voulez-vous vivre ?
— Pour le repos et le bonheur de ma vie, je voudrais quitter mon mari, dit-elle, mais il a été le père de mes deux enfants qui sont morts ; et s’il me veut encore avec lui, je resterai ; mon péché ne sera-t-il pas assez expié, si, jusqu’à la mort, je lui fais la soupe et entretiens sa maison, sans entendre, à chaque repas, sonner sur la table son écu maudit ?
Pablo se leva et, d’un grand sérieux, prononça :
— La femme adultère était lapidée par le peuple, et elle fut pardonnée par le divin Maître.
— S’il pardonna, dit l’homme, c’est qu’il n’était pas marié !
— Les maris savent aussi pardonner, et quelquefois avec esprit, répliqua Pablo gravement. J’en ai eu la preuve un jour, dans un de nos villages, aux environs d’Hyères. Un jour de saint Paul, qui est, comme vous le savez, la fête du bétail, — pendant que les bêtes, bœufs, vaches, chèvres et boucs moresques, défilaient devant l’église pour recevoir la bénédiction que le pasteur des âmes, debout sur le parvis, leur envoyait avec l’eau bénite de son goupillon, — on vit arriver un animal singulier, à deux pieds. C’était, au su de tous, le plus grand cocu de Provence… Pour répondre aux plaisanteries dont on le persécutait sottement, il s’était fabriqué une sorte de chapeau de bois, maintenu par des lanières de cuir qui lui passaient sous le menton, et surmonté de deux gigantesques cornes, charitable héritage de son bœuf, mort par accident. Cet homme hardi, coiffé de ces deux cornes qui étaient fort pointues, vint bravement se faire bénir avec les autres bêtes cornues ; — il montra ainsi tant de spirituelle bravoure, que, par crainte peut-être d’un coup de corne, jamais plus personne n’osa rire de lui, sinon pour le féliciter sincèrement d’avoir pris, avec tant de bonne humeur, son parti d’une aventure si commune. Et il fut récompensé par la fuite de sa femme… Elle quitta le mari, mais elle emportait son pardon ; — et tout le monde fut content. Voilà, mon ami, l’exemple que je propose à vos méditations.