— Vous raisonnez comme ferait peut-être tout un Parlement, mon pauvre homme ! La vraie justice voit les choses différemment. Il faut qu’un châtiment soit à la mesure de la faute.

La femme s’enhardit à parler encore, sans en demander permission :

— Faites-lui dire, monsieur, comment il a employé, le bourreau ! cet écu qu’il a toujours dans la poche de son corset (gilet).

— Homme, répondez ! commanda Gaspard.

L’homme se mit à rire d’un gros rire :

— Chaque fois, dit-il, que je rentre pour manger la soupe que la femme m’a préparée, je tire cet écu de mon corset, je le fais tomber et tinter sur la table, afin que la femme, chaque fois, se rappelle sa faute et m’en demande de nouveau pardon. Elle s’est révoltée à la fin, et m’a traité de lâche et de bourreau sans cœur, et m’a menacé de s’aller jeter à l’eau… mais par Dieu ! tant qu’elle vivra, à chaque repas, je lui imposerai cette peine d’entendre tinter l’écu sur la table et de le voir luire au soleil, à côté de mon écuelle.

Gaspard fronçait le sourcil.

— C’est vrai, dit la femme en pleurant, que je dois supporter ce supplice tous les jours, et deux ou trois fois par jour ! et bien sûr que je m’irai noyer, si cela dure plus longtemps… Je deviens folle, d’avoir une punition de tous les jours pour un péché d’un pauvre moment.

— Entends-tu, toi, le mari ? dit Gaspard. Lâche bourreau que tu es, en effet !… Je vois ton affaire : tu as eu peur de l’homme, et tu t’es retourné contre la faiblesse de cette malheureuse créature sans malice. Si, avant sa faute, tu ne l’avais pas tourmentée, elle n’aurait sans doute pas cherché à t’oublier. Et toi, tu as, sans péril ni risque, inventé une torture malicieuse et abominable. Tu n’as pas mesuré la punition à la faute, et tu es pourtant de ce peuple que la loi de torture indigne ! C’est ta femme qui aurait dû t’amener devant moi, au lieu que tu l’y as traînée, dans l’espoir de lui faire honte publiquement. Rappelle-toi qu’une vraie justice n’a jamais rien de féroce.

Et se tournant vers ses lieutenants :